Samedi 11 septembre 2010 6 11 /09 /Sep /2010 20:52

YOURCENAR - Conte bleuPour un Belge amateur de littérature, se frotter à Marguerite Yourcenar est un peu un passage obligé... mais j'y réfléchis à deux fois avant de me lancer dans Mémoires d'Hadrien ou dans L'Oeuvre au Noir ! Bien qu'ayant abordé les Nouvelles orientales durant ma scolarité, j'en garde peu de souvenirs, alors c'est avec trois très courtes nouvelles de jeunesse que j'ai décidé de repartir avec l'illustre académicienne.

Pourquoi ne pas suivre la chronologie de l'oeuvre de la grande dame ? Son Conte bleu, Le premier soir et Maléfice sont tous trois le fruit de ses jeunes années (avant 30 ans), qui, si on en croit la préface, préfigurent parfaitement ce qu'allait devenir l'oeuvre de Marguerite Yourcenar. En parlant de préface (de l'édition Folio, certes instructive), si vous voulez garder le plaisir de la découverte intact, prenez soin de la lire en dernier lieu !

Le premier soir me paraît être la nouvelle la plus abordable des trois : elle aborde un sujet que l'on peut appréhender sans difficulté, bien que l'action se situe à une époque qui ne nous concerne plus et dont les moeurs nous sont devenues étrangères. Il s'agit des premiers moments d'intimité d'un couple fraîchement uni, vus principalement à travers les pensées du jeune marié. Un court extrait pourrait illustrer en une seconde en quoi la nouvelle mérite d'être lue, en dehors du fait qu'elle soit le fruit de la collaboration des Crayencour père et fille :
« Tout à l'heure, il allait la prendre dans ses bras et la détruire. Un instant suffirait ; quand il dénouerait son étreinte, il aurait au coeur la sensation d'un meurtre, auquel la passion ne fournirait même pas de circonstances atténuantes, puisque après tout il ne la désirait pas. Ou, du moins, il ne la désirait pas plus qu'une autre. »

Le Conte bleu, qui aurait dû être complété par un Conte blanc et un Conte rouge qui n'ont jamais été écrits - ou jamais retrouvés - ressemble à un exercice de style : il faut imaginer la jeune Marguerite transformée en artiste-peintre, une palette de nuances azurées à la main, et le pinceau avide de couvrir les pages de son carnet de pigments bleutés. Vous ne regretterez pas le voyage, car en seulement neuf pages, notre artiste crée une toile de métaphores et d'images qui ont tout du conte : marchands atrophiés, jeune femme mystérieuse, précieux trésor répondent à l'appel de l'imagination. La prouesse du récit en neuf pages et en couleurs laisse sans voix !

En un mot, je vous dirai que ces trois courtes nouvelles me semblent constituer un bon angle d'approche de l'oeuvre de Marguerite Yourcenar en ce qu'elles sont déjà l'esquisse de ce qui fera son succès, sans toutefois être rébarbatives.

Marguerite YOURCENAR, Conte bleu suivi de Le premier soir et de Maléfice, 1927 - 1930.

Par Christophe Pierre - Publié dans : Classiques français - Communauté : Membres de Livraddict
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Samedi 4 septembre 2010 6 04 /09 /Sep /2010 00:02

Sam Savage - FirminFirmin est un rat. Un rat malchanceux qui plus est. Une mère alcoolique, douze frères et soeurs turbulents et égoïstes et une naissance dans la cave d'une librairie conditionnent cette destinée particulière.

Contraint de se nourrir des pages des livres, Firmin se rend rapidement compte qu'il est doté d'un talent extraordinaire pour ceux de son espèce : il sait lire.

Entraîné malgré lui dans un monde qui n'est pas le sien, il se prend rapidement à rêver : il est tantôt Fred Astaire, tantôt un écrivain adulé, tantôt adoré des femmes qu'il appelle ses "Mignonnes". Ce monde n'est pourtant pas exempt de déception, depuis Norman qu'il admirait et qui se révèle n'être qu'un criminel en puissance jusqu'à l'incapacité qu'il a en tant que rat de communiquer ses émotions à l'homme, Firmin ne trouve en dehors des livres qu'un monde terne, hostile et plein de dégoût à son égard.

C'est sans compter sur cette merveilleuse rencontre qui le conduira chez Jerry Magoon, petit auteur excentrique et bricoleur.

Sam Savage écrit avec brio ce conte moderne. Il y décrit un Boston sordide, livré à la spéculation et peuplé d'une horde de cyniques. Firmin y est un observateur de choix : sensé n'être qu'un rat vil et répugnant, il se montre sensible et d'une extrême intelligence. A travers ses pérégrinations, il nous montre une société humaine en proie au désespoir et incapable de saisir l'importance d'une vie. Entre Norman, libraire à temps plein, et Firmin, rat vaguement civilisé, c'est ce dernier qui saisit le rôle capital de la littérature et en fait son refuge. Et personne n'échappe à l'appétit de Firmin : Joyce, Faulkner, Flaubert... le classicisme par excellence.

Seul le rêve peut encore sauver nos sociétés. N'est-ce pas là le message délivré ? Il faut observer l'intervention de Jerry Magoon dans la survie de Firmin. Aux yeux de tous il est cet écrivain minable qui refuse la réussite, ce doux dingue qui pourtant répare les choses cassées, ramène à la vie et invente des histoires... peut-être est-il aussi celui qui tient debout ce vieux quartier de Scoolay Square. Mais je n'en dirai pas plus...

Un livre fantastique dans tous les sens du terme qui m'a fait penser par certains aspects à l'extraordinaire Tombouctou de Paul Auster. C'est selon moi un voyage qu'il faut faire à tout prix, un livre qu'il ne faut pas laisser sur l'étagère. Mais bon, je me retire et vous laisse vous y plonger par vous-mêmes...

 

Sam SAVAGE, Firmin Autobiographie d'un grignoteur de livres, 2009.

 

Par Christophe Pierre - Publié dans : Littérature américaine - Communauté : Mes livres préférés
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Jeudi 2 septembre 2010 4 02 /09 /Sep /2010 16:38

http://jirotoh.com/livraison/wp-content/uploads/MC9.jpg

Le 6 septembre dès les premières heures du jour, Babelio revient avec sa célèbre Opération Masse critique ! Souvenez-vous, c'est grâce à Masse Critique que nous avons découvert cette perle : Parole perdue (Phébus), mais aussi Neuf Valises (Seuil).
Des tas d'éditeurs se joignent à Babelio pour assurer le succès de l'opération : Les Deux Terres, Robert Laffont, Philippe Rey, Michalon, Rouergue, Gaïa, Folio, Plon, Harlequin, Les Petits Platons, Manolosanctis, Dunod, Delcourt, Gallmeister, Les Carnets de l'info, Scrineo jeunesse, JC Lattès, Philomèle, Rivages, La Boîte à bulles, Syrtes, Calleva, Le Verger Éditeur, Les Editions First, Editions du Rocher, Asphalte, Belfond, Presses de la cité, Ginkgo, Futuropolis, Mercure de France, L'Herne, La Pastèque, Emmanuel Proust.
Cette année, soyons encore plus nombreux sur la blogosphère à offrir une critique en échange d'un livre !

C'est par ici que ça se passe > http://www.babelio.com/massecritique.php

Par Christophe Pierre - Publié dans : Digressions - Communauté : Salon Lecture
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Mercredi 25 août 2010 3 25 /08 /Août /2010 19:04

Neil GAIMAN - NeverwhereRichard Mayhew a tout pour être heureux : un emploi rentable et une femme superbe  - sensiblement tyrannique mais superbe - avec laquelle il est sur le point de se fiancer.
Alors qu'un rendez-vous important avec le patron de sa compagne les conduit au restaurant, il secoure une jeune fille  au mépris du grave retard occasionné.
C'est le début de ses ennuis.
Cette jeune fille au nom singulier de Porte vient d'un monde pour le moins étrange : la Londres d'En-Bas. Et bien qu'elle remercie Richard de son aide salutaire, elle lui signifie ses regrets.
Que signifient ces excuses ? Richard le comprendra lorsqu'il aura perdu toute existence dans la Londres d'En-Haut et qu'il devra retrouver Porte pour, à son tour, se sauver de l'oubli.

Neverwhere est un roman de fantasy que je qualifierais de moderne. Il plonge ses héros dans une Londres anachronique, dissimulée dans les tunnels d'une ville moderne et baignée dans la magie et l'inversion des valeurs. Le peuple qui y vit fait penser à ces foules de loqueteux et de laissés pour compte qui traînaient dans les villes de la fin du XIXème siècle.
Deux récits s'enchevêtrent : d'une part la soif de vengeance de Porte et  d'autre part le désir qu'a Richard de revenir à sa véritable vie. L'incursion d'un homme civilisé dans un monde brutal où seule compte la survie conduit à des situations cocasses, décalées ou amusantes. Dans l'ensemble, le séjour de Richard tient la distance même si par instants la nouveauté s'essouffle et laisse l'histoire un peu bancale.
Les personnages sont assez peu fouillés, relativement tranchés sur le plan psychologique même si il faut souligner la grande réussite en ce qui concerne Monsieur Croup et Monsieur Vandemar. Ces êtres odieux sont particulièrement délicieux et le mélange entre une absolue sauvagerie et une attitude très "dandies" donne à ces rôles une grande efficacité.
Quant à l'histoire, le mélange des lieux et le traitement quasi mythologique - une retranscription très intéressante du labyrinthe grec, un retour à l'héroïsme médiéval un tant soit peu retouché et une teinte judéo-chrétienne appréciable  - lui donnent une incontestable intensité. Même si le suspense s'essouffle rapidement, le lecteur prend plaisir à découvrir une faune variée et un univers décalé fort dépaysant.

En résumé, malgré les faiblesses du roman - dont l'édition n'est pas étrangère à certaines au vu de l'oubli ou de l'ajout pur et simple de certains mots - , le livre reste divertissant sans pour autant conduire à des excès de mises en perspective cérébrales. Il est très accessible à un public de grands adolescents à qui plairont les quelques curiosités mises en scène dans l'ouvrage.


Neil GAIMAN, Neverwhere, 1996.

 

Retrouvez Neil Gaiman sur le blog dans un billet sur Stardust.

Par Christophe Pierre - Publié dans : Fantasy
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Lundi 23 août 2010 1 23 /08 /Août /2010 16:45

Stephen KING - Différentes saisonsTodd Bowden est un étudiant studieux, un jeune homme bien de sa personne, un garçon loyal et fidèle en amitié.

Todd Bowden adore jouer au détective et Todd Bowden finit par dénicher le coup du siècle pour un adolescent de son âge. Une vieille photo jaunie dans un journal d'époque montre un officier nazi qui ressemble étrangement au vieux Dussander, un immigré allemand du voisinage.

Ainsi commence une aventure aussi bizarre que sordide. Todd se met à faire chanter le vieux : il gardera pour lui qu'il se nomme Denker et qu'il est l'ancien chef du camp d'extermination de Palin en échange de quoi l'épouvantable retraité lui racontera les détails les plus "croustillants" de son ancienne carrière.

Commence pour le jeune Todd une descente vertigineuse dans les gouffres du mal. Une fascination qui finit par le dévorer et le mettre à la merci du vieux Denker. Le chat devient souris et vice-versa.

 

Stephen King nous offre une effroyable description de l'appétit humain pour le sordide, le cynisme, la souffrance et le mal. Un goût qui le conduit parfois à des extrêmes et qui esquive toute tentative de raisonnement. Ainsi les fantasmes de Tod le conduisent-ils au meurtre et à la perversion, comme s'il ne pouvait échapper aux sécrétions funestes de son imaginaire.

 

L'auteur à ce talent de donner aux sentiments une couleur inattendue. La plus petite intention noble se transforme en une manipulation vicieuse comme si le démon attendait la moindre occasion pour s'acheter une âme : la serviabilité dans Bazaar, l'admiration dans Misery, la justice dans La ligne verte ou encore la liberté dans Sailor et Lula. Dans la nouvelle qui nous intéresse, l'amitié qui pourrait lier deux êtres humains devient rapidement une comédie macabre où chacun cherche à dominer l'autre pour servir leurs abominables penchants.

 

Tout au long de ces quatre magistrales nouvelles, Stephen King parvient à maîtriser un rythme lourd d'une lenteur inquiétante qui accompagne à merveille une atmosphère nauséeuse, sombre et quasi psychanalytique. Je ne parlerai pas ici du fantastique Stand By Me de Rob Reiner inspiré de la nouvelle Le Corps.

L'auteur démontre à nouveau qu'il est capable de concevoir des chefs-d'oeuvre lorsqu'il s'agit de mettre en scène l'insondable profondeur de l'homme et son intraitable inconscient.

 

Stephen KING, Rita Hayworth et la rédemption de Shawshank, Un élève doué, Le Corps , La méthode respiratoire in Différentes saisons, 1982.

 

Ce  livre a  été lu dans le  cadre du Challen ge Stephen King, tout comme
- Carrie
- Christine
- La Tour sombre, tome 1 : Le Pistolero 

Challenge Stephen King


Par Christophe Pierre - Publié dans : Fantastique - Communauté : Salon Lecture
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