Waw. Il y avait une éternité que je n'avais pas lu un livre aussi... puissant. C'est certain : Parole perdue est une
lecture dont on ne ressort pas indemne. Les thèmes qui y sont abordés sont nombreux, graves et universels - c'est sans doute pourquoi j'ai entrecoupé ma lecture d'autres romans plus légers,
histoire de reprendre mon souffle.
A travers ses nombreux personnages, Oya Baydar dresse le portrait d'une Turquie déchirée par un véritable clivage est/ouest, axé autour de la minorité kurde opprimée par l'Etat. L'auteur relève
le double défi d'expliquer la situation d'un point de vue politique et global, mais aussi de nous la faire vivre de l'intérieur : elle nous emmène dans les montagnes où vivent et meurent les
Kurdes, dans les villages où l'armée a instauré un couvre-feu, dans les maisons du deuil qui ne désemplissent jamais, à la table d'un père qui a perdu son fils. Comme toujours au fil de ces 450
pages, elle mêle l'intime et le public.
Oya Baydar excelle dans l'art de s'insinuer au plus profond des sentiments et des pensées de ses personnages, qui sont éminemment humains, vrais. En se glissant dans leur peau, au détour d'une
phrase, elle leur donne un passé, une histoire, des blessures, des forces et des faiblesses : ils existent, peut-être au-delà de ces feuilles de papier. Il est difficile pour moi de vous les
décrire en quelques mots car je risquerais de ne pas rendre hommage à leur complexité. Je vais essayer...
Ömer Eren est l'écrivain qui a perdu la parole, qui n'arrive plus à écrire depuis qu'il est l'auteur de best-sellers sans fond. Il a aussi perdu son fils Deniz, qui vit retiré du monde, fatigué
d'en affronter la violence, sans même l'avoir combattue. Ömer fait la rencontre de Zelal et Mahmut, un couple de Kurdes qui fuient la montagne en feu et sont victimes d'une balle perdue (beaucoup
de choses sont perdues, dans ce roman). Puis de Jiyan, une sorte de déesse de l'Ouest, en révolte permanente. Elif Eren est la femme de l'écrivain, une scientifique de renom qui tue des souris de
laboratoire au nom de l'ambition. Les villes aussi ont une voix, qui parfois est un cri. Ces quelques mots sont dérisoires en comparaison avec la richesse des créatures d'Oya Baydar - cette
description est tellement restrictive que j'ai envie de vous demander de l'oublier.
En plus du thème dramatique du terrorisme et de l'oppression, Oya Baydar veut nous parler des difficiles relations parents-enfants : les célèbres Ömer et Elif Eren auraient voulu que leur Deniz
soit à leur hauteur, devienne un Prix Nobel, un médecin sans frontières, un reporter de guerre, qu'il mène des combats dans notre monde à feu et à sang. Pour eux, il n'est que déception car il a
choisi de mener une vie simple, de chercher le bonheur dans le refuge d'une île norvégienne. Voila pourquoi il est un fils perdu. Mais le frère de Zelal, habité par le diable depuis qu'il a
rejoint les rangs de la guerilla, n'est-il pas lui aussi un fils perdu ? Le frère de Mahmut, tué dans la montagne, n'est-il pas un fils perdu ?
Ömer Eren, poursuivant sa quête de la parole dans l'est de la Turquie, est un étranger dans son propre pays, comme il l'était en voyageant en Suède ou en Chine. Voila un autre fil rouge de ce
roman : la peur de l'étranger, le sentiment de rejet, mais aussi le pendant de ces sentiments avec la confiance qui peut naître entre deux inconnus quand on arrive à toucher le coeur de
l'autre.
Oya Baydar est envoûtante dans sa manière originale de quitter son rôle de narrateur extérieur pour tout à coup se glisser dans la peau d'un personnage ou l'autre - si cela peut être
déstabilisant les premiers instants, ça devient rapidement un atout. Je voudrais encore souligner que chaque dialogue est d'une profondeur incroyable : il n'y a pas un mot inutile, chaque parole
est mesurée et atteint une cible.
Il me faut bien vous quitter, alors que ce livre époustouflant pourrait faire parler de lui des heures et des heures. Il soulève tant de questions, tant de débats, il met en lumière une situation
- qui d'ailleurs dépasse les frontières de la Turquie, loin d'être le seul pays où règne l'oppression - qui devrait nous préoccuper. Il montre ce que c'est que de vivre dans un pays où chaque
jour est un combat : peut-on seulement l'imaginer ?
Cette découverte inoubliable, je la dois aux éditions Phébus et à Babelio
dans le cadre de son opération Masse Critique : merci à eux !
Oya BAYDAR, Parole perdue, 2007 - 2010.
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires

Chère Tante Clara,
Lors de mes dernières pérégrinations à la bibliothèque, mon choix s'est notamment arrêté sur le célèbre auteur italien
Italo Calvino. Au hasard, j'ai emporté Le Chevalier inexistant - titre intrigant s'il en est -, qui s'est avéré être le troisième opus de la trilogie Nos ancêtres. Heureusement,
nul besoin d'avoir lu Le Vicomte pourfendu ou Le Baron perché pour savourer pleinement celui qui m'est tombé entre les mains.
Paris. La terrasse d'un café du quartier Chaillot.
Atiq Rahimi propose un récit intimiste dans un contexte de combats et de bombes : nous sommes en Afghanistan peut-être ou
ailleurs, dans une petite chambre où repose un homme dans un état végétatif, veillé par sa femme. Jour après jour, la femme soigne, prie, répète les mêmes gestes et compte les
respirations, jusqu'à ce que quelque chose se brise en elle, qu'elle croie devenir folle parce qu'elle ose enfin parler. Maintenant que son mari n'a plus l'occasion de lui répondre ou de lui
intimer le silence, on sent l'esprit rebelle sous le lourd voile de la tradition. Après la colère déversée en mots sur le mode du règlement de comptes, le flot de paroles devient libérateur quand
la femme confie ses plus grands secrets.








Vous avez commenté...