Samedi 17 juillet 2010 6 17 /07 /Juil /2010 09:19

Oya BAYDAR - Parole perdueWaw. Il y avait une éternité que je n'avais pas lu un livre aussi... puissant. C'est certain : Parole perdue est une lecture dont on ne ressort pas indemne. Les thèmes qui y sont abordés sont nombreux, graves et universels - c'est sans doute pourquoi j'ai entrecoupé ma lecture d'autres romans plus légers, histoire de reprendre mon souffle.

A travers ses nombreux personnages, Oya Baydar dresse le portrait d'une Turquie déchirée par un véritable clivage est/ouest, axé autour de la minorité kurde opprimée par l'Etat. L'auteur relève le double défi d'expliquer la situation d'un point de vue politique et global, mais aussi de nous la faire vivre de l'intérieur : elle nous emmène dans les montagnes où vivent et meurent les Kurdes, dans les villages où l'armée a instauré un couvre-feu, dans les maisons du deuil qui ne désemplissent jamais, à la table d'un père qui a perdu son fils. Comme toujours au fil de ces 450 pages, elle mêle l'intime et le public.

Oya Baydar excelle dans l'art de s'insinuer au plus profond des sentiments et des pensées de ses personnages, qui sont éminemment humains, vrais. En se glissant dans leur peau, au détour d'une phrase, elle leur donne un passé, une histoire, des blessures, des forces et des faiblesses : ils existent, peut-être au-delà de ces feuilles de papier. Il est difficile pour moi de vous les décrire en quelques mots car je risquerais de ne pas rendre hommage à leur complexité. Je vais essayer...


Ömer Eren est l'écrivain qui a perdu la parole, qui n'arrive plus à écrire depuis qu'il est l'auteur de best-sellers sans fond. Il a aussi perdu son fils Deniz, qui vit retiré du monde, fatigué d'en affronter la violence, sans même l'avoir combattue. Ömer fait la rencontre de Zelal et Mahmut, un couple de Kurdes qui fuient la montagne en feu et sont victimes d'une balle perdue (beaucoup de choses sont perdues, dans ce roman). Puis de Jiyan, une sorte de déesse de l'Ouest, en révolte permanente. Elif Eren est la femme de l'écrivain, une scientifique de renom qui tue des souris de laboratoire au nom de l'ambition. Les villes aussi ont une voix, qui parfois est un cri. Ces quelques mots sont dérisoires en comparaison avec la richesse des créatures d'Oya Baydar - cette description est tellement restrictive que j'ai envie de vous demander de l'oublier.

En plus du thème dramatique du terrorisme et de l'oppression, Oya Baydar veut nous parler des difficiles relations parents-enfants : les célèbres Ömer et Elif Eren auraient voulu que leur Deniz soit à leur hauteur, devienne un Prix Nobel, un médecin sans frontières, un reporter de guerre, qu'il mène des combats dans notre monde à feu et à sang. Pour eux, il n'est que déception car il a choisi de mener une vie simple, de chercher le bonheur dans le refuge d'une île norvégienne. Voila pourquoi il est un fils perdu. Mais le frère de Zelal, habité par le diable depuis qu'il a rejoint les rangs de la guerilla, n'est-il pas lui aussi un fils perdu ? Le frère de Mahmut, tué dans la montagne, n'est-il pas un fils perdu ?

Ömer Eren, poursuivant sa quête de la parole dans l'est de la Turquie, est un étranger dans son propre pays, comme il l'était en voyageant en Suède ou en Chine. Voila un autre fil rouge de ce roman : la peur de l'étranger, le sentiment de rejet, mais aussi le pendant de ces sentiments avec la confiance qui peut naître entre deux inconnus quand on arrive à toucher le coeur de l'autre.

Oya Baydar est envoûtante dans sa manière originale de quitter son rôle de narrateur extérieur pour tout à coup se glisser dans la peau d'un personnage ou l'autre - si cela peut être déstabilisant les premiers instants, ça devient rapidement un atout. Je voudrais encore souligner que chaque dialogue est d'une profondeur incroyable : il n'y a pas un mot inutile, chaque parole est mesurée et atteint une cible.

Il me faut bien vous quitter, alors que ce livre époustouflant pourrait faire parler de lui des heures et des heures. Il soulève tant de questions, tant de débats, il met en lumière une situation - qui d'ailleurs dépasse les frontières de la Turquie, loin d'être le seul pays où règne l'oppression - qui devrait nous préoccuper. Il montre ce que c'est que de vivre dans un pays où chaque jour est un combat : peut-on seulement l'imaginer ?

Cette découverte inoubliable, je la dois aux éditions Phébus et à Babelio dans le cadre de son opération Masse Critique : merci à eux !

Oya BAYDAR, Parole perdue, 2007 - 2010.


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Par Christophe Pierre - Publié dans : Littérature turque - Communauté : Mes livres préférés
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Mercredi 14 juillet 2010 3 14 /07 /Juil /2010 21:19

ZWIEG - Le Voyage dans le passé    Chère Tante Clara,

    Il y a quelques mois, j'ai eu envie de te faire découvrir cet auteur dont j'avais entendu beaucoup de bien mais dont je n'avais encore rien lu... La réputation de Stefan Zweig est telle que le pari n'était pas très risqué. Mais surtout, c'est l'édition bilingue français-allemand de ce Voyage dans le passé qui avait attiré mon attention : j'y voyais la chance inestimable de te faire profiter de l'immense talent de l'auteur dans sa langue maternelle.

    Depuis lors, j'ai abordé l'oeuvre de ce grand auteur avec Le joueur d'échecs et je t'avouerai que tout en appréciant son art, je n'avais pas été transportée par cette nouvelle. Mais hier soir, Le Voyage dans le passé m'a vraiment fait une forte impression et j'ai tout à coup compris l'engouement général.

    En voyant donc ton exemplaire sur ta PAL gargantuesque, je n'ai pas pu résister à la tentation de commencer cette lecture... et de la terminer, presque d'un seul mouvement. Impossible de franchir les premières pages sans être happée par ce style d'une exceptionnelle finesse, en particulier dans la description des sentiments. Tu m'as demandé de ne pas te raconter l'histoire, alors je m'en abstiendrai, j'ai promis. Cependant, rien que la couverture du livre t'aura fait deviner qu'il est question d'amour. Tu seras sans doute époustouflée en lisant avec quelle sensibilité, quel sens du détail, quelle profondeur Stefan Zweig rend cette passion amoureuse, qui était déjà là avant même que Louis s'en aperçoive. On se retrouve dans la tête et dans le coeur de ce garçon pauvre et peu sûr de lui qui est subjugué par la femme de son patron. Bon, ok, je m'arrête là, mais ne va pas croire que le noeud de l'affaire réside dans la différence de classe sociale - qui n'épargne certes pas certains tourments au jeune professeur - ou encore dans le mariage de la dame : ce n'est pas ce genre d'histoire. C'est un Voyage dans le passé, qui implique donc un présent, là où tout se joue.

    Toi qui aimes réfléchir longtemps aux livres que tu lis, tu verras que les thèmes abordés s'y prêtent. Le temps passe, les gens changent, vieillissent, les vies se font : ce qui était possible jadis l'est-il encore aujourd'hui, et puis quel est l'impact de l'Histoire avec un grand H sur le destin des gens ? Tu penseras encore à toutes ces existences bouleversées par les guerres, à tous ces "si".

     Dans la version française, les mots traduits sont déjà savoureux. Je sais bien que tu prendras le temps de goûter chaque mot, chaque phrase, avec les yeux neufs d'une toute jeune lectrice. C'est pour cette raison que tu aimes tant Rainer Maria Rilke, et c'est aussi pour ça que je suis sûre que tu vas apprécier Stefan Zweig...

    Encore une chose... J'aimerais bien entendre la mélodie des mots dans la belle langue de Goethe : me feras-tu encore la lecture ?

   
    Ma chère petite,


    Je te remercie pour ce billet plein de sensibilité et de délicatesse.

    Tu as tenu ta promesse et je me réjouis de voyager dans le passé und selbstverständlich werde ich gerne mit dir in die Vergangenheit reisen und ein paar Blätter für dich lesen (Du brauchst sogar deshalb nicht krank sein!).

    Tante Clara


Stefan ZWEIG, Le Voyage dans le passé, 1929-1976.

Par Christophe Pierre - Publié dans : Littérature autrichienne - Communauté : Mes livres préférés
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Mardi 13 juillet 2010 2 13 /07 /Juil /2010 21:37

Italo CALVINO - Le chevalier inexistantLors de mes dernières pérégrinations à la bibliothèque, mon choix s'est notamment arrêté sur le célèbre auteur italien Italo Calvino. Au hasard, j'ai emporté Le Chevalier inexistant - titre intrigant s'il en est -, qui s'est avéré être le troisième opus de la trilogie Nos ancêtres. Heureusement, nul besoin d'avoir lu Le Vicomte pourfendu ou Le Baron perché pour savourer pleinement celui qui m'est tombé entre les mains.

Quel bon moment j'ai passé en compagnie d'Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra, chevalier de Sélimpie Citérieure et de Fez ! D'abord, le récit et la plume d'Italo Calvino sont pleins d'un humour vraiment excellent. Le chevalier Agilulfe est véritablement inexistant - sous son armure immaculée, personne ! -, son opposé se trouve être Gourdoulou, un homme qui se prend pour un canard, un poirier ou la mer - en un mot, qui existe trop. Charlemagne lui-même est en décalage avec le personnage historique que l'on connaît. Quant à la narratrice, il s'agit d'une nonne qui s'égare volontiers dans des considérations naïves et un peu excentriques sur l'art d'écrire.

Les aventures d'Agilulfe, en quête de la confirmation de son titre de chevalier, celles de Torrismond, qui recherche ses pères sensés être... l'ensemble des Chevaliers du Graal, ou encore celles de Raimbaut, amoureux fou de la paladine Bradamante... Ces aventures, donc, sont toutes insolites et plus ou moins invraisemblables : c'est évidemment ce qui fait tout leur charme, tout leur intérêt. Le Moyen-Âge revisité par Calvino vaut son pesant de cacahuètes.

Pourtant, si l'on veut aller au-delà du divertissement drolatique, Le Chevalier inexistant permet une réflexion plus profonde. Par exemple, que penser de ce personnage qui, pour exister, s'astreint à une discipline de fer dans tous les domaines et n'est pourtant apprécié de personne ou presque, en comparaison avec ce fou aimé de tous, même du Roi ? Pour le reste, chacun y trouvera à nourrir les pensées qu'il voudra bien y consacrer.

J'ai l'embarras du choix quant aux extraits qui rendraient hommage à la plume de Calvino. Celui-ci se situe au moment où, Gourdoulou devenu écuyer d'Agilulfe, est chargé d'ensevelir les morts tombés lors d'un affrontement entre l'armée de Charlemagne et les Sarrasins. Il s'adresse au mort  :

« Tu souffles certains vents cent fois plus infectes que les miens, cadavre ! Il y a une chose que je ne comprends pas : tout le monde te plaint ; pourquoi ? [...] Avant, bon, tu te donnais du mouvement ; à présent, le mouvement, c'est toi qui le donneras aux vers que tu vas engraisser. Tu poussais, de tous tes ongles et de tous tes cheveux : désormais tu couleras, lymphe, et les herbes de la prairie monteront plus hautes dans le soleil. Herbe tu deviendras, puis lait des vaches qui viendront brouter l'herbe, sang de l'enfant qui aura bu le lait, et ainsi de suite. Tu vois bien que tu sais vivre mieux que moi, cadavre ! ».

Italo CALVINO, Le Chevalier inexistant, 1959.

Par Christophe Pierre - Publié dans : Littérature italienne - Communauté : Mes livres préférés
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Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 15:12

Jean GIRAUDOUXParis. La terrasse d'un café du quartier Chaillot.

Trois individus discutent d'une affaire à mener. Pas d'objectif encore, pas de nom à la société naissante juste la promesse d'un gain faramineux. Un autre quidam se joint à eux. Il apporte avec lui le rôle qu'occupera cette nouvelle compagnie : la prospection. Il n'y a aucun doute possible : du pétrole a été découvert sous la ville. Tout a été mis en oeuvre pour faire de la ville une gigantesque pompe à argent. Seul obstacle : un ingénieur trop zélé qui refuse de livrer à la cupidité les droits d'exploiter les sous-sols.

Ils n'ont pas pris garde à cette vieille femme qui les écoute. Elle a l'air trop folle pour y prêter attention.

A cet instant surgit un sauveteur portant sur les épaules un homme inconscient qui vient d'essayer de se noyer.

La Folle de Chaillot entre en scène, elle apprend du miraculé qu'il s'appelle Pierre et qu'il était chargé d'assassiner un ingénieur. De fil en aiguille, elle entend parler de ces hommes cupides, sans scrupules ni émotions ni même d'amour qui sont en train de s'emparer de la ville.

Elle décide qu'il est grand temps de s'en débarrasser.

Après avoir réuni les petites gens du quartier, Aurélie la Folle met sur pied un plan diabolique pour déjouer les plans criminels de ces hommes d'affaires.

 

Ecrit durant l'Occupation des années 40, la Folle de Chaillot donne une vision incisive d'une certaine corruption de l'âme. Il est difficile de ne pas faire un parallèle entre les évènements et le drame qui se jouera sur scène.

Gireaudoux condamne fermement le règne de l'argent, le plein pouvoir des finances, l'absurdité de la course au profit.

En mettant en scène ces personnalités marginales, Gireaudoux semble donner la victoire à la déraison, au dérèglement et à la fantaisie face au calcul et à la mesquinerie sourde du monde économique. L'esprit de l'homme trouvera son salut dans la fraternité des gens simples et naïfs, et non dans la thésaurisation et le cynisme d'un matérialisme pragmatique.

 

Jean Giraudoux a écrit cette pièce en pensant à Marguerite Moreno, grande actrice française du début du XXème siècle qui n'en est pas à son coup d'essai en matière littéraire: elle fut la muse de Pagnol lui-même pour l'excellente adaptation de Regain l'oeuvre magistrale de Giono.

 

Louis Jouvet monte La Folle de Chaillot en 1945. Giraudoux meurt en 1944, il ne connaîtra hélas pas l'énorme réussite de l'oeuvre, succès qui propulsera de nouveau l'actrice sur les planches de théatre.

 

Pour la petite histoire, Giraudoux fut associé à l'antisémitisme ambiant par un certain nombre d'intellectuels suite à un livre intitulé Les pleins pouvoirs et dans lequel il plaide pour une politique d'immigration assurée par un ministère maladroitement qualifiée de "racial". Il n'en est pas moins vrai qu'il exécrait la formule assurant que la France était aux Français et qu'il n'était qu'un fervent défenseur de la culture et de l'approche morale qu'elle permettait.

Et pour paraphraser un de ses biographes, je citerai Body qui disait : "Giraudoux antisémite, Giraudoux vichyste c'est devenu l'hymne des ignorants."


Jean GIRAUDOUX, La Folle de Chaillot, 1943.

 

Ce livre a été lu dans le cadre du challenge Tous au théâtre !

 

Tous au théâtre !

Par Christophe Pierre - Publié dans : Théâtre
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Vendredi 9 juillet 2010 5 09 /07 /Juil /2010 10:47

Atiq Rahimi - Syngué SabourAtiq Rahimi propose un récit intimiste dans un contexte de combats et de bombes : nous sommes en Afghanistan peut-être ou ailleurs,  dans une petite chambre où repose un homme dans un état végétatif, veillé par sa femme. Jour après jour, la femme soigne, prie, répète les mêmes gestes et compte les respirations, jusqu'à ce que quelque chose se brise en elle, qu'elle croie devenir folle parce qu'elle ose enfin parler. Maintenant que son mari n'a plus l'occasion de lui répondre ou de lui intimer le silence, on sent l'esprit rebelle sous le lourd voile de la tradition. Après la colère déversée en mots sur le mode du règlement de comptes, le flot de paroles devient libérateur quand la femme confie ses plus grands secrets.

J'ai trouvé dans le récit d'Atiq Rahimi la libération que devait ressentir son héroïne - et par là même le joug subi -, grâce aux changements d'attitude qui s'opèrent en elle : le lecteur peut suivre l'intensification de la colère, de la rancoeur, puis une sorte d'apaisement,  dans les actes et dans les paroles. Les phrases sont hachées, dures, elles sont assénées. Le langage employé par la femme est un puissant indicateur de sa personnalité insoumise, au-delà des apparences. Le style n'est pas dépourvu d'une certaine poésie, notamment dans les courtes fables qui parsèment ce huis-clos.

Il y a plusieurs jours que j'ai achevé la lecture de ce bref roman, et j'ai bien eu besoin de ce laps de temps pour digérer les impressions qu'il m'avait laissées. Pourtant, ce billet reflète bien peu les réflexions que peuvent inspirer cette plongée au coeur de la vie d'un couple ordinaire du Moyen-Orient, et qui doivent être propres à chacun.

«
Elle se frappe sur le ventre. [...] Comme pour expulser ce mot lourd qui s'est enfoui dans ses tripes.  Elle s'accroupit et crie : " Est-ce que tu pensais un moment à nous lorsque tu épaulais ta putain de Kalachnikov ?" [...] »

Atiq RAHIMI, Syngué sabour, Pierre de patience, 2008.

Par Christophe Pierre - Publié dans : Littérature afghane - Communauté : Membres de Livraddict
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