Dimanche 24 octobre 2010
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Soufi, mon amour, c'est deux romans pour le prix d'un ! Ella Rubinstein, mère de famille, juive, américaine, presque 40
ans, est chargée de relire le manuscrit que Aziz Z. Zahara soumet à un éditeur de Boston. Il raconte l'étrange et fascinante rencontre de Rûmi et de Shams de Tarbiz, mais il est aussi une
initiation au soufisme. Pour Ella Rubinstein, il sera bien plus que cela...
On a parfois l'impression que l'histoire d'Ella Rubinstein et le roman d'Aziz n'ont pas été écrit par le même auteur, alors qu'ils sont tous deux le fait d'Elif Shafak ! C'est que le quotidien de
notre quadragénaire du Massachussetts est rédigé dans un style moderne, simple et un peu superficiel. Même ses interrogations sur sa vie de femme mariée depuis vingt ans paraissent futiles, tout
comme son évocation de l'amour... Alors que Doux Blasphème - c'est-à-dire les pages consacrées à Shams de Tarbiz - sont emplies de spiritualité, de mysticisme : elles sont d'une
authenticité plus profonde, sans toutefois être embarrassantes. L'alternance des deux récits reste pourtant la bienvenue : après quelques pages passées en compagnie d'Ella, on est pressé de
retrouver le XIIIème siècle de Rûmi, et une fois plongé en Orient, abreuvé des Règles de Shams, en compagnie des multiples personnages qui prêtent leur voix à Doux Blasphème, la légèreté
d'Ella finit par surgir au bon moment. En un mot, Elif Shafak trouve l'équilibre parfait.
A titre personnel, j'ai été beaucoup plus intéressée par Doux Blasphème que par l'histoire d'Ella, malheureuse dans son couple et tombant sous le charme d'Aziz à travers la lecture de
son roman. Cet aspect-là de Soufi, mon amour - y compris le choc des cultures, transcendé par l'amour, de même que le parallèle entre le manuscrit et la vie réelle des protagonistes -
m'a semblé sous-exploité par l'auteur, comme si Elif Shafak s'était donné trop peu de moyens pour arriver à la fin qu'elle avait imaginé pour sa fable.
Pour moi, la véritable réussite de Soufi, mon amour, est de susciter un véritable intérêt pour le soufisme, les derviches tourneurs, les personnages historiques de Shams de Tarbize et de
Rûmi (célèbre poète persan), mais aussi de véhiculer l'image d'un certain islam ouvert et tolérant.
J'ai lu ce livre dans le cadre de l'opération Masse Critique. Tous nos remerciements à Babelio et aux éditions Phébus !
Elif SHAFAK, Soufi, mon amour, 2010.
Par Christophe Pierre
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Publié dans : Littérature turque
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Samedi 23 octobre 2010
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Avant d'être un roman policier, Le Carré de la vengeance est un roman belge. Il ne faut pas avoir lu 50 pages pour
avoir droit à la fête de la Communauté flamande, à une vanne sur le parkinson présumé du roi Albert II, au bon néerlandais pratiqué par certains, tandis que les Flamands les plus bourgeois
parlent le français ; le commissaire Van In aura bu des dizaines de Duvel, évalué des sommes en francs belges, et même compté jusqu'à septante. Sans parler des grades de la police et de la
gendarmerie, ces deux corps se partageant la vedette avec Bruges. Nos visiteurs les plus attentifs auront compris que le roman dont il est question ne peut pas être tout à fait récent : sans
parler du passage à l'euro, la gendarmerie n'existe plus depuis plus de 10 ans, rendant les querelles entre Van In et le capitaine D'Hondt obsolètes, même si Pieter Aspe est bien inspiré de
mettre le doigt sur des dysfonctionnements qui ont mené tout droit à la réforme des polices.
C'est acquis : notre Brugeois prend plaisir à faire découvrir son pays sous toutes les coutures, et il maîtrise l'art de créer des personnages attachants qu'on aura envie de retrouver dans un
prochain tome. Le commissaire Van In et le brigadier Versavel sont particulièrement convaincants ; j'ai eu plus de mal avec le substitut du procureur Hannelore Martens, pourtant sympa (mais
était-il nécessaire de répéter toutes les dix pages qu'elle aurait pu être mannequin ?) et avec la surprenante tournure que prend sa relation avec Van In, fil conducteur du volume. J'ajouterai
que Pieter Aspe jouit d'un style avenant, sarcastique par moments, osant parfois de curieuses métaphores.
L'énigme policière reste tout à fait digne de ce nom, même si le "carré de la vengeance" et l'ésotérisme qu'il implique sont vraiment marginaux, voire un peu incongrus. L'enquête est menée avec
sobriété et intelligence, la dose adéquate de rebondissements et un dénouement réaliste. Le contexte d'une famille très influente de Bruges est intéressant, même si l'aspect politique des choses
vient plutôt embrouiller des cartes déjà bien mélangées par une histoire familiale compliquée. Heureusement, Pieter Aspe offre au lecteur un éclaircissement complet de l'affaire dans les
dernières pages.
Pieter ASPE, Le Carré de la vengeance, 1995.
Par Christophe Pierre
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Publié dans : Policier / Thriller
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Jeudi 14 octobre 2010
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Hugues Viane est veuf. Il a énormément de mal à accepter la mort de son épouse et se trouve perpétuellement dans un état de
mélancolie extrême.
Il finit par s'installer à Bruges, ville pour laquelle il ressent une sorte de parenté dans la tristesse et la nostalgie.
Lors d'une de ces fréquentes promenades, il aperçoit une jeune femme en tous points semblable à feu son épouse. Véritablement obsédé par cette vision d'outre tombe, il finit par connaitre son
identité et la rencontrer.
La question devient double. Où se termine la ressemblance ? Et cette si catholique bourgade de Bruges acceptera-t-elle cette relation coupable ?
Enormément de choses à dire sur cet ouvrage, non seulement sur l'écriture et le récit mais aussi sur l'édition que j'ai trouvé de qualité.
Commençons par l'écriture.
Elle est élégante, un peu vieillotte certes mais d'une fluidité extraordinaire, elle exprime l'émotion avec précision et le vocabulaire est riche et varié. Le lecteur y découvre une manière
de parler ancienne mais sans préciosité. Chaque mot semble pesé, analysé, ajusté au plus près avec ce que l'auteur veut dire.
Le style est un mélange subtil de naturalisme et de symbolisme. Par certains traits, Rodenbach rappelle l'exactitude descriptive de Zola. Par d'autres, il ramène à la symbolique de Varhaeren ou
d'autres. C'est l'usage de ces courants littéraires qui permet à l'auteur d'intégrer pleinement la ville à la mécanique du récit. Les canaux, les cygnes, les rues, les bâtiments constituent
autant de personnages exemplaires. Ils participent à l'intrigue et conduisent les lecteurs aussi loin dans l'histoire qu'ils le peuvent.
Continuons à présent par l'édition.
Flammarion signe selon moi un ouvrage d'une grande qualité. Au-delà du récit, Bruges-la-Morte est un véritable document. Il constitue une précieuse source d'érudition pour quiconque est
désireux de connaitre Rodenbach au travers de lettres adressées par d'autres auteurs illustres (Mallarmé, Daudet...) mais aussi de critiques publiées à l'époque. Autre point non négligeable, les
notes de bas de page. Elles ne sont pas de ces simples appendices souvent utilisées pour expliciter, elles sont d'indispensables balises puisqu'elles reprennent les diverses modifications
apportées au texte. Flammarion a pris le parti de reprendre ces successions et pour cause, Bruges-la-Morte fut si souvent réédité et modifié à ces occasions qu'il bénéficia du titre d'
"oeuvre martyre". En outre le roman fut édité sous forme de feuilletons dans Le Figaro avant d'être adapté pour devenir le livre. Autant dire que le choix s'imposait...
Enfin dernier point important.
Avec ce livre, Rodenbach inaugure ce qui sera baptisé le "photo récit". Une série de photographies illustrent en effet l'histoire et habillent savamment l'ouvrage. Procédé qui a justifié des
débuts difficiles car la mise en page a expliqué un prix élevé et une faible diffusion dans le public. Pourtant cette idée sera reprise par d'autres grands noms de la littérature comme André
Breton.
Georges RODENBACH, Bruges-la-Morte, 1892.
Ce livre a été lu dans le cadre du défi "J'aime les classiques !"
Par Christophe Pierre
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Publié dans : Littérature belge
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Mardi 12 octobre 2010
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Lorsque Priceminister nous a proposé d'arbitrer un match amical entre Virginie Despentes et Michel Houellebecq, il s'en est fallu de quelques secondes pour savoir que nous nous rangerions du
côté de cette jeune femme dont nous n'avions encore rien lu.
A la fin du premier chapitre, j'ai compris que Apocalypse bébé ne faisait pas partie du genre de livres que j'ai l'habitude d'engloutir. Tant les thèmes abordés que la nature des
personnages, ou encore le style de l'auteur m'ont mis la puce à l'oreille... J'avoue avoir été dubitative au cours des premiers chapitres, pour ensuite me rendre compte que je tenais entre les
mains un ouvrage très prometteur. Seule une fin en rupture avec le ton du tout me laisse un peu perplexe, sans toutefois parvenir à gâter la qualité globale du roman.
La première collision avec Apocalypse bébé a lieu dès les premières lignes, lorsque l'on est confronté à la plume de Virginie Despentes. Le langage de la narratrice (un chapitre sur
deux) et de tous les personnages est direct, argotique, parfois cru, marrant aussi. Très ancré dans son époque, disons même en 2010, et dans son pays - voila un livre qui sera amusant à relire
dans 2 ans, quand notre langue aura encore évolué, ou régressé, plutôt ? L'écriture est vive, vivante, rythmée, emportée, engagée, enragée parfois. Sans faux-semblants, l'auteur ne ménage pas son
public.
Virginie Despentes doit être une observatrice hors pair de notre société : elle dresse des portraits criant d'authenticité d'une jeune fille paumée, d'une détective privée transparente, d'un
altermondialiste et de sa clique, d'un musulman des HLM,... On voudrait parfois se rassurer en se disant que c'est bien un roman que l'on est en train de lire, parce que le tableau de la société
que nous livre l'auteur est tout sauf réjouissant, mais on sent le vécu derrière le romancé. L'énorme potentiel de l'auteur apparaît dans toute sa puissance, son expérience ou son talent auraient
permis d'offrir un roman entier à chacun de ces personnages : on peut presque regretter qu'ils n'aient pas été exploités à fond. Il en est de même de la quantité de thèmes qui sont abordés au
cours de ces 350 pages, dépassant de loin l'enquête sur une disparition qu'il prend pour prétexte : la jeunesse paumée et la débauche, la maternité (dans une vision très pessimiste), la
toxicomanie, les radicalismes et les extrémismes, la lutte des classes (qui n'est pas morte...), l'internet et sa toute-puissance (exagérée ?), et surtout, l'homosexualité féminine. En un mot,
voila une lecture nécessaire, bien au-delà de la provocation.
Virginie DESPENTES, Apocalypse bébé, 2010.
Par Christophe Pierre
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Publié dans : Littérature française
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Jeudi 7 octobre 2010
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18:08
C'est un bonbon acidulé que nous offre Yannick Lahens. Derrière un emballage de confiserie, La couleur de l'aube cache une oeuvre d'une sensiblité troublante.
L'histoire nous plonge dans le Haiti d'aujourd'hui à travers le récit d'une famille pauvre.
Joyeuse et Angélique sont soeurs. La première sait jouer de son corps pour obtenir ce qu'elle veut tandis que la seconde est une fervente pratiquante déchirée entre la noirceur de son âme et la
grandeur de son Dieu.
Ce qui les rejoint, c'est ce frère disparu : Fignolé. Jeune homme de vingt ans, il ne supporte plus la misère et les vicissitudes de ce peuple martyr. Chaque jour il plonge davantage dans une
violence sourde et brutale qui partout entoure le peuple de Port-au-Prince.
Loin des clichés habituels, l'auteur donne à voir un désespoir sans fond. Un combat quotidien s'engage pour la survie. De toutes parts la faim, la maladie, l'exploitation, la trahison sont
décrites dans la bouche de chacune des soeurs. L'expérience de l'une et de l'autre propose une vision sans fard de ce qu'est leur vie.
Une vie où la femme doit encore se battre pour obtenir le respect, où leur dépendance face au mâle est toujours grande. Une vie où les enfants sont capables de meurtres et de viols à tel point
que certains portent le surnom de "Balle-dans-la-tête".
Sous des faux-semblants poétiques, sous des décors ensoleillés dignes de brochures touristiques, La couleur de l'aube ne fait aucune concession. Nous ne pouvons que nous sentir
impuissants derrière si peu d'humanité, si grande détresse face à cette existence où dans le dos d'un frère peut se tapir un ennemi mortel. Sous bien des aspects ce livre rappelle ces capitales
arrogantes dressées avec une intolérable morgue face aux bidonvilles, aux taudis et aux mouroirs.
La couleur de l'aube est un monument érigé au nom d'une zone géographique peu connue de nous. Une zone qui mériterait pourtant notre attention au vu de la violence, de la pauvreté, de la
manipulation que subit Haiti.
Pays qui, sur les dires des auteurs, mérite le titre de paradis brutal.
Je ne peux que conseiller la lecture d'un roman aussi bien écrit, détenteur d'une authentique sensibilité mais aussi d'une dureté aussi tranchante qu'une lame.
Yanick LAHENS, La couleur de l'aube, 2008.
Par Christophe Pierre
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Publié dans : Littérature haitienne
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