Beau show

Publié le par Christophe Pierre

BAUCHAU - Oedipe sur la routeŒdipe sur la route est un livre difficile. Difficile par sa lecture car Bauchau ne peut dissimuler qu’il est avant tout poète et le lecteur doit s’approprier une multitude d’images. Difficile par la thématique aussi, tant l’ouvrage renferme ce que l’Homme a de plus profond : le désir, la passion, le désespoir, la faute ou l’insupportable soif de vérité qui le hante.
Sophocle nous raconte ce qui conduit le misérable Œdipe à errer aveugle sur les routes.
Bauchau s’attarde davantage sur le voyage d’Œdipe en quête de l’ultime destinée qu’il trouvera dans le bois sacré des Erynies.

L’écriture de Bauchau ressemble à une suite d’énigmes. Le lecteur devra intérioriser le récit et  ne plus faire qu’un avec l’écriture si il veut saisir les fondements du récit. L’auteur ne ménage pas sa peine pour offrir toute une imagerie sensible et prompte à amener le lecteur à l’essentiel : l’émotion.

Ainsi cette vague qu’Œdipe se sent obliger de tailler, ou plutôt d’extirper, de la roche et la faire retomber dans la Mer n’est-ce pas cette passion qui réside en chacun de nous et menace de nous submerger si nous ne pouvons la domestiquer ?
Et cette violence de Clios surgie des temps anciens où il tua le seul être qu’il aima, n’est-ce pas ce désir qui confond l’amour et la haine en les hissant à un même niveau ?
Et Antigone qui refuse d’abandonner Œdipe à son sort et le poursuit sur la route, femme guerrière mais attentive qui a rejeté la gloire de son nom pour son père et qui s’éprend de Clios, n’est-pas là le rappel de la virulence des sentiments humains?

Bien d’autres métaphores jonchent la narration et amènent à se questionner dangereusement sur la nature sous-jacente du sentiment et de l’émotion : le labyrinthe et le combat que livre Œdipe contre le monstre (mais peut-être contre lui-même), la danse et le chant omniprésents dans l’ouvrage qui donnent à l’homme son salut…

Car l’Art est lui aussi une thématique forte du livre. L’Art constitue l’outil qui domestique les passions de l’homme, qui les rend moins brutales en les exposant aux yeux de tous et offre un appui à la réflexion. L’Art est  ce qui nous sauvera de nos penchants bestiaux, brutaux et contradictoires.

Bauchau nous livre un ouvrage extrêmement accompli. Il remplit le défi de donner à son texte le poli d’un Velasquez tout en gardant le graveleux d’un Otto Dix, de conserver la magie des mythes en affirmant la réalité de notre univers social, de perpétuer la tradition des tragédies en rédigeant une œuvre moderne.

Je ne peux que m’extasier devant un tel travail, un tel rendu et même si il nécessite quelques efforts, je le conseille vivement à tous ceux qui aiment dans la littérature le côté réconfortant de l’émotion et de la quête du vrai, du beau, du soi…

Henry BAUCHAU, Oedipe sur la route, 2000.

Publié dans Littérature belge

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Véro. 13/01/2010 15:20


Je note le titre mais je le programme alors pour les grandes vacances afin de pouvoir le lire dans des conditions optimales.


Véro. 12/01/2010 22:21


Ca me semble être une lecture qui demande de se poser si j'ose dire et d'avoir un peu de temps ?


Christophe Pierre 13/01/2010 05:35


Oui, c'est une lecture qui demande un certain investissement et un peu de calme pour s'imprégner du genre. L'effort en vaut la peine et très honnêtement je ne me suis pas ennuyé à le lire car
l'auteur ne mise pas sur l'hermétisme intellectuel, la difficulté ne vient pas de là du tout mais plutôt du manque d'habitude de l'oeuvre de poétique et de la nécessité de se laisser toucher par
elle. Personnellement je suis content d'avoir fait cet effort, je vais me mettre maintenant à Antigone du même auteur...