Carnet de bord : "L'innommable" (4 et fin)

Publié le par Christophe Pierre

The awakening conscience - W.H. HuntLe voilà clos le livre. La dernière phrase, le dernier mot creusé dans l'orbite. Achevé une bonne fois pour toutes, rangé au placard.

Une lecture qui ressemble à un accouchement difficile, pénible, solitaire face à l'inconnu qui s'ouvre.

Je me souviens avoir posé la question de l'identité du narrateur mais à force elle est retombée. A quoi bon chercher le nom d'un être qui n'existe peut-être pas ?

Ainsi s'assemble l'autre question, plus authentique, plus essentielle, plus funeste : le narrateur dispose-t-il d'une réelle existence ?

Difficile à dire tant il se fond ou s'isole, ou s'agglutine, ou se fluidifie aux autres personnages. Difficile à dire tant il est immatériel, dénué de contour. Difficile à dire enfin tant l'univers dans lequel il évolue est irréel.

La seule chose dont nous pouvons être sûrs est qu'il parle. Il ne fait d'ailleurs rien d'autre.

Le mot est central dans le récit, il occupe tout l'espace, s'insinue, pénètre les moindres recoins de l'écrit, protéiforme, diffus, intarissable. Et ce n'est pas au lecteur qu'il parle. Il s'interroge, se raconte, se démontre les faits sans avoir le moindre besoin d'un public.

Jamais je n'ai vu d'ouvrage plus difficile, plus délicat, plus sensible que L'innommable. Jamais je n'ai vu de livre plus indépendant que celui que je viens de fermer. Je me suis même surpris à penser qu'il continuait de penser, de réfléchir, de questionner une fois fermé et posé sur le coin d'une table.

Et comme pour confirmer ces dires, le style lui-même ne montre pas une coquetterie excessive. Il ne cherche pas à plaire avec ces énumérations, ces listes interminables, ce monologue d'une pièce, ces calembours infantiles, ces litotes, ces arythmies, ces excès en tout genre. Il ne désire pas attirer le regard, il ne veut que servir le narrateur, servir de support à ses mots, ses questions, ses réflexes verbaux...

Mais, me direz-vous, quel plaisir à lire un tel ouvrage ?

Derrière ce bric-à-brac se cache l'essentiel, la question décisive, le dernier rempart de l'humanité. Car l'écriture de Beckett poursuit un but unique : prendre l'homme, le dénuder et n'en présenter que l'essence, le noyau, la conscience.

Le voilà le narrateur, c'est l'homme purgé de tout ce qui fait de lui l'être organique, biologique, sanguinolent, corporisé et seul face à sa propre vérité, son authenticité idéelle. Celle-là même à laquelle il n'a jamais accès et devant qui il se trouve aussi perdu et effrayé qu'un lapin en bordure d'autoroute.

Et toutes ces questions qui se répètent sans cesse au cours de cet ouvrage sont celles qui touchent à ce que nous avons de plus humain, de plus vrai et de plus angoissant : mais pourquoi donc sommes-nous ici ?

Je dirai pour conclure que de nouveau Beckett s'isole de ce monde littéraire trop souvent aseptisé, au même titre que Joyce, Breton ou Apollinaire il dépasse les conventions pour atteindre au-delà de l'illusion une émotion qui transcende tout réalisme. Samuel Beckett est novateur, audacieux et grandiose.

 

Samuel BECKETT, L'innommable, 1953.

 

Retrouvez les carnets de bord sur L'innommable :

Partie 1

Partie 2

Partie 3

 

Pour la photo : The Awakening Conscience - William Holmann Hunt - 1853.

Publié dans Carnets de bord

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Commenter cet article

Véro. 24/06/2010 09:00



Quand même, elle me semble bien ardue cette lecture. Je ne me sens pas en jambe pour ça en ce moment !



Christophe Pierre 25/06/2010 10:15



Oui ardue mais très instructive, passionnante et je suis toujours content de passer dire bonjour à des auteurs comme Beckett... pour ce qui est de la mise en jambe, il faudra s'entraîner. :D



domy 22/06/2010 22:46



"Derrière ce bric-à-brac se cache l'essentiel, la question décisive, le dernier rempart de l'humanité." Ha ha ha (private joke).


Mais pourquoi donc sommes-nous ici ? Ouais, moi aussi je me demande... Il a La réponse Beckett ?


 



Christophe Pierre 25/06/2010 10:17



"particularly funny"... sinon Beckett a surtout des questions, mais méchamment bien posées.