Déchirures

Publié le par Christophe Pierre

Charles JULIET-LambeauxDans L'année de l’éveil, Charles Juliet réalise une œuvre autobiographique dans laquelle il nous parle de sa vie d’enfant de troupe, de ses premiers émois et de ses premières peurs d’adultes. Dans Lambeaux Juliet livre un hommage vibrant à ses mères.

Le livre se divise en deux parties. La première concerne sa mère biologique. La seconde concerne Charles Juliet.

Petite, sa mère biologique aimait follement l’école. Née dans une famille pauvre, elle ne peut continuer des études car son père n’y voit qu’une perte de temps.

Le silence que le père fait régner sur la maisonnée pèse terriblement sur cette petite fille. L’école et le maître lui manquent affreusement… Elle persiste à apprendre et se perd dans la lecture d’une bible, le seul et unique livre de la maison. Elle rédige un journal où seront consignés ses pensées, ses questions, ses remarques au sujet du livre sacré.

Malheureuse, elle fuit la maison de plus en plus souvent, passant ces journées de liberté avec ses sœurs.

Au cours d’une de ces promenades, elle rencontre un jeune homme qui, croit-elle, est venu rendre visite à sa tante. Il s’agit en fait d’un patient du sanatorium voisin. Le père et la mère verraient cette rencontre d’un très mauvais œil : elle garde logiquement le secret. Une complicité entre les deux êtres nait malgré tout.

Mais un jour le jeune homme ne se rend pas au rendez-vous. Folle d’inquiétude elle court au sanatorium où elle apprendra le décès de son ami.

Meurtrie, perdue, elle cherchera l’oubli dans un mariage qui n’aura rien de ce qu’elle en espérait. Elle met au monde quatre enfants en un laps de temps si court qu’elle ne peut recouvrer ses forces.

Le mari est peu présent. Survient alors l’abominable déchéance de la dépression.

Parquée dans une maison de repos où elle se sent injustement enfermée, elle y meurt de faim suite à l’extermination douce que réservent les nazis aux « malades mentaux ».

Les quatre enfants seront placés dans des familles d’accueil.

L’autre moitié du livre parle de Charles.

Elle parle de son égarement, de l’étrange obscurité qui habite son âme, de cette tristesse qui ne le quitte jamais.

Elle parle de son arrivée à l’école militaire et de ses difficultés à se mélanger aux autres car ils lui sont aussi étrangers que bizarres. Elle parle aussi de cette nécessité d’écrire qui se fait de plus en plus oppressante, pénible, difficile… De ce désir absolu de descendre le plus profondément en soi, de chercher les racines du mal. Mais aussi du bonheur de rencontrer cette épouse qui l’accepte et lui désire ardemment cet avenir d’écrivain. Qui tolère de travailler pour deux, de le regarder écrire et parfois s’absenter dans les méandres de son âme sans sourciller.

Charles Juliet raconte aussi sa mère adoptive. Cette travailleuse de la terre qui l’accueille, le nourrit, l’élève, l’aide à grandir sans ne rien réclamer. Elle n’aura jamais la moindre parole ou le moindre geste qui lui laisserait croire qu’il n’est pas son fils. Cet amour le comble, l’émeut, le touche d’autant plus qu’il est gratuit, que le sang ne l’exige pas, qu’il s'est donné dans des conditions de vie déjà difficiles.

Écrit à la deuxième personne du singulier, le livre est bouleversant d’intimité, de douleur, de souffrance mais aussi d’espoir, de résilience et d’abnégation.

Cette mise en forme de missive prend le lecteur à la gorge, lui donne l’impression d’avoir ouvert une lettre qui ne lui était pas destinée et découvre une vie entière d’incompréhension, de gâchis, de pertes. Car ce style résulte bel et bien du désir qu’avait Charles Juliet d’écrire une lettre posthume à sa mère et de lui expliquer ce qu’avait été sa vie sans elle, une vie passée à sa recherche, à la recherche de ce qu’il y avait d’elle en lui.

Lambeaux est une œuvre majestueuse, intimiste mais pudique. Ne vous attendez pas à trouver des pleurs ou des retrouvailles ubuesques : l’auteur a trop de subtilité et de délicatesse pour ça.

Charles JULIET, Lambeaux, 1995.
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Commenter cet article

calypso 07/01/2010 11:45


Eh bien je ne savais que Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur avait été adapté !


calypso 06/01/2010 15:51


J'avais beaucoup aimé L'année de l'éveil ! Je ne me souviens pas de tous les éléments, mais j'en garde un bon souvenir D'ailleurs le roman a été adapté, j'ai acheté le DVD mais
je n'ai pas encore pris le temps de le regarder.


Christophe Pierre 06/01/2010 22:37


J'ignorais que L'année de l'éveil avait été adapté ! On hésite toujours à regarder l'adaptation cinématographique d'un roman que l'on a aimé (souvent une déception)... mais la surprise a
été au-delà de nos espérances avec Du silence et des ombres, l'adaptation de Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur.


Melisende 05/01/2010 21:26


Une très bonne découverte lors de mon Challenge ABC 2009, pour la lettre -J.
J'aimerais continuer ma découverte de cet auteur, qui a un style bien particulier, mais j'avoue ne pas savoir vers quel livre me tourner ! Une idée ?

Meli


Christophe 05/01/2010 21:53


Je te conseille vivement L'année de l'éveil que j'ai apprécié et lu. J'ai entendu beaucoup de bien sur L'autre faim et Ecarte la nuit que je n'ai pas encore lus.


Sentinelle 04/01/2010 11:36


J'ai entendu beaucoup de bien à propos de ce livre, j'y viendrai donc forcément un jour ou l'autre, c'est même une certitude !


Christophe Pierre 04/01/2010 21:13


Alors bon Juliet, je ne vois rien d'autre à dire.

C'est Christophe qui l'a lu... Mais vu le plaisir qu'il y a pris, je le lirai aussi.


calypso 03/01/2010 13:29


J'ai lu L'année de l'éveil il y a quelques années, quant à Lambeaux je l'ai reçu à Noël !


Christophe Pierre 03/01/2010 23:52


Alors je te souhaite une excellente lecture, mais je n'en doute pas une seconde.
Qu'avais-tu pensé de L'année de l'éveil ?
J'ai vu sur ton blog que le père Noël (qui a bon goût) t'a aussi offert Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur : il semblerait que l'année commence bien pour toi !