Déposer les larmes

Publié le par Christophe Pierre

http://jirotoh.com/livraison/wp-content/uploads/2010/05/t-20080408-00fkvt-1.jpgRobert a 15 ans en 1943. Joseph est beaucoup plus âgé que lui, mais il a toujours été son ami. Il est à ses côtés au moindre coup dur. Même lorsque son père meurt d'un infarctus, c'est Joseph qui vient le rechercher à l'école pour le soutenir dans l'épreuve.

La faim tenaille les gens, c'est une période où la vie est difficile et où tout se résume rapidement à la débrouille. Charleroi n'échappe pas à la torpeur dans laquelle l'occupation dépose la Belgique et le nécessaire vital ne se trouve plus qu'au marché noir.

Lorsque Joseph annonce à Robert qu'il a déniché des oeufs, du jambon et de la viande ils sont heureux de pouvoir manger à leur faim. Joyeux,ils enjambent leur vélo et pensent déjà au repas qu'ils vont faire. Sur le retour, une voiture les force à stopper, un officier rexiste et deux soldats allemands émergent du véhicule. L'officier exécute froidement Joseph en laissant Robert seul avec la dépouille de cet ami de toujours et tout bascule.

Robert a trente ans, il n'a rien oublié de l'événement. Des années de haine se sont écoulées, des années habitées par un inépuisable désir de vengeance, par un insupportable sentiment de culpabilité de n'avoir pu sauver une vie. Quand Robert rencontre au détour d'un journal le visage de "son" assassin, une nouvelle chance s'offre à lui de faire subir au bourreau le même sort qu'à sa victime. Mais Robert pourra-t-il se rendre à Maaseik pour épancher sa soif et éteindre enfin la rancoeur ?

Il se réfugie à Ostende pour échapper à la décision funeste quelle qu'en soit l'issue. Une ville côtière où Robert rencontre de nouvelles âmes : Aimée la quinquagénaire pimpante mais parfois si triste, Archie le saxophoniste talentueux souvent si seul... Leurs histoires bientôt se confondront dans les tumultes d'une guerre toujours pas achevée.

Ostende Blues
est un livre rempli de paradoxes. Tragique, il illustre néanmoins une certaine idée de l'amitié, de chaleur humaine, de solidarité dans la douleur. Vengeur, il montre pourtant qu'il n'y a rien à attendre de l'acte qui ne lave pas le chagrin. Dur, il passe également en revue les moments agréables qu'il est possible de trouver en traversant la vie.

Jean Flament signe un livre magnifique, plein de cette tendresse qui lie les gens meurtris par l'existence. L'ouvrage déborde de cette merveilleuse Belgique où le peuple est habité d'une froide chaleur humaine qui se substitue à la noirceur des terrils de Charleroi et au ciel gris du Nord. Mais il parle aussi d'une époque laissée sous sillence et qui s'est vue parcourue de personnes viles, cruelles, lâches ou simplement polluées par des idées dépassant l'entendement. Il parle aussi de ce mois d'août qui a vu le sol wallon inondé du sang de tant de personnes assassinées par leurs propres frères en signe de représailles.

Jean Flament marque aussi par ce style parfait, et je ne crains pas de le dire, qui dépeint ces paysages avec cet amour qui n'est ressenti que pour le lieu qui nous a vu naître et parle avec tellement d'affection de ces rencontres parfois inattendues et qui ont le don de sauver une âme en perdition. Il réussit un livre subtil et fin où un crescendo puissant conduit tout droit au sommet d'une falaise d'où le lecteur surpris dans ses méditations se jette soudainement.

 

Jean FLAMENT, Ostende Blues, 1997.

Publié dans Littérature belge

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domy 15/05/2010 21:01



Quelqu'un m'a récemment raconté cette histoire


La fin me laisse ... pensive. La conclusion de notre conversation est que les guerres ne se terminent pas en signant l'armistice! D'innombrables victimes, parfois plusieurs générations, sont
contraintes de vivre et d'assumer les blessures passées.


Un très beau billet pour un grand livre!



Christophe Pierre 16/05/2010 11:52



Merci beaucoup Domy, j'aimerais bien rencontrer ce quelqu'un



Véro. 15/05/2010 19:06



Difficile de résister à un billet aussi enthousiaste aussi je n'essaye même pas !



Christophe Pierre 16/05/2010 11:52



Laisse toi bercer par le chant des sirénes Véro... tant pis pour le nombre de livres à lire :D



L'Ogresse 15/05/2010 13:37



Ca a l'air drolement bien ! Je le note !



Christophe Pierre 16/05/2010 11:51



Je l'ai trouvé extraordinairement bien écrit... le style est très surprenant si nous le confrontons au théme abordé par l'auteur.