Les canaux du souvenir

Publié le par Christophe Pierre

Georges RODENBACH - Bruges la MorteHugues Viane est veuf. Il a énormément de mal à accepter la mort de son épouse et se trouve perpétuellement dans un état de mélancolie extrême.

Il finit par s'installer à Bruges, ville pour laquelle il ressent une sorte de parenté dans la tristesse et la nostalgie.
Lors d'une de ces fréquentes promenades, il aperçoit une jeune femme en tous points semblable à feu son épouse. Véritablement obsédé par cette vision d'outre tombe, il finit par connaitre son identité et la rencontrer.
La question devient double. Où se termine la ressemblance ? Et cette si catholique bourgade de Bruges acceptera-t-elle cette relation coupable ?

Enormément de choses à dire sur cet ouvrage, non seulement sur l'écriture et le récit mais aussi sur l'édition que j'ai trouvé de qualité.
Commençons par l'écriture.
Elle est élégante, un peu vieillotte certes  mais d'une fluidité extraordinaire, elle exprime l'émotion avec précision et le vocabulaire est riche et varié. Le lecteur y découvre une manière de parler ancienne mais sans préciosité. Chaque mot semble pesé, analysé, ajusté au plus près avec ce que l'auteur veut dire.
Le style est un mélange subtil de naturalisme et de symbolisme. Par certains traits, Rodenbach rappelle l'exactitude descriptive de Zola. Par d'autres, il ramène à la symbolique de Varhaeren ou d'autres. C'est l'usage de ces courants littéraires qui permet à l'auteur d'intégrer pleinement la ville à la mécanique du récit. Les canaux, les cygnes, les rues, les bâtiments constituent autant de personnages exemplaires. Ils participent à l'intrigue et conduisent les lecteurs aussi loin dans l'histoire qu'ils le peuvent.

Continuons à présent par l'édition.
Flammarion signe selon moi un ouvrage d'une grande qualité. Au-delà du récit, Bruges-la-Morte est un véritable document. Il constitue une précieuse source d'érudition pour quiconque est désireux de connaitre Rodenbach au travers de lettres adressées par d'autres auteurs illustres (Mallarmé, Daudet...) mais aussi de critiques publiées à l'époque. Autre point non négligeable, les notes de bas de page. Elles ne sont pas de ces simples appendices souvent utilisées pour expliciter, elles sont d'indispensables balises puisqu'elles reprennent les diverses modifications apportées au texte. Flammarion a pris le parti de reprendre ces successions et pour cause, Bruges-la-Morte fut si souvent réédité et modifié à ces occasions qu'il bénéficia du titre d' "oeuvre martyre". En outre le roman fut édité sous forme de feuilletons dans Le Figaro avant d'être adapté pour devenir le livre.  Autant dire que le choix s'imposait...
Enfin dernier point important.
Avec ce livre, Rodenbach inaugure ce qui sera baptisé le "photo récit". Une série de photographies illustrent en effet l'histoire et habillent savamment l'ouvrage. Procédé qui a justifié des débuts difficiles car la mise en page a expliqué un prix élevé et une faible diffusion dans le public. Pourtant cette idée sera reprise par d'autres grands noms de la littérature comme André Breton.

 

Georges RODENBACH, Bruges-la-Morte, 1892.

 

Ce livre a été lu dans le cadre du défi "J'aime les classiques !"defi_classique.jpg

Publié dans Littérature belge

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Christophe Gilles 22/10/2010 22:35



Ce bouquin est génial, dommage qu'il n'y ait pas plus de commentaires. Peut etre que du Musso reboosterait un peu les compteurs, question de mettre à disposition une littérature plus ...hum...
"accessible". Ah pauvre littérature !!!



Véro. 20/10/2010 16:46



Malgré ce billet élogieux, je ne suis pas sûre que ça me plaise...