Lo-li-ta. Lo.Li.Ta.

Publié le par Christophe Pierre

NABOKOV - LolitaLolita est une lecture qui me laisse des impressions contradictoires. Tout d'abord, je dois vous avouer que j'ai passé des moments assez difficiles avec ce livre dont le narrateur n'est autre qu'un pédophile. Humbert Humbert est, sans parler de sa crapuleuse attirance pour les nymphettes, un odieux personnage, manipulateur de génie, méprisable car méprisant à l'égard de tous. Le récit est celui de la traque du prédateur H.H., qui, lorsqu'il a jeté son dévolu sur sa jeune proie Dolorès Haze, ne lui laissera plus aucune chance. Le machiavélique obsédé, pour atteindre la fille, épousera la mère, que le destin (et la découverte du pot aux roses) jettera sous les roues d'une voiture. Voila Lolita livrée aux "mains simiesques de Humbert le Terrible", seule au monde, sans plus personne pour la protéger de ce beau-père (quasi-)incestueux.

Le Lolita de Nabokov n'est évidemment pas un témoignage, ni un récit biographique, ni une chronique journalistique. Il n'en a pas le ton, ni l'authenticité - même s'il n'est besoin d'aucune imagination pour réaliser que de véritables Humbert existent dans notre monde, et que  le calvaire vécu par cette Lolita de papier a été subi par de jeunes victimes réelles. C'est bien évidemment cet aspect, cette réalité présente à mon esprit, qui a rendu la lecture si difficile. Car même si Nabokov, avec l'immense talent qui transpire de chacune de ses lignes, ne relate aucun des abus et n'use d'aucun terme lié à ce thème (sauf, ironiquement, pour créer des métaphores hors sujet), les abus quotidiens et la souffrance de Dolorès étaient omniprésents, sous les mots mêmes de son bourreau. Ce qui est tu est parfois bien plus éloquent que ce qui est dit...

Là où les impressions deviennent ambigües, c'est que le style de Nabokov relève du pur génie, ce qui a presque effacé les sentiments désagréables évoqués plus haut. Evidemment, il y a la prouesse d'avoir fait de son narrateur un personnage tout à fait abject, mais excessivement raffiné, y compris et surtout dans le mépris ultime qu'il éprouve à l'égard de tout et de tous, sauf de sa Carmen. Lolita est le premier livre que Vladimir Nabokov ait écrit en anglais, et non content de ressortir des mots peu usités, il en détourne certains et il en invente d'autres (le plus connu : nymphette) ! Lolita est richissime d'un point de vue stylistique.

C'est donc en raison de ce bilan mitigé que je ne sais que conclure : Lolita est-il un chef-d'oeuvre à lire (pour la plume nabokovienne, absolument !), ou bien à réserver aux âmes les moins sensibles ? Pour ma part, j'espère bien vite retrouver le talent de Nabokov dans une oeuvre sur un autre thème !

 

Vladimir NABOKOV, Lolita, 1955.

Publié dans Littérature russe

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Neph 13/06/2010 20:40



Bravo pour ce débat fort intéressant ! Je ne pensais pas à mal avec mon commentaire, et en réponse à Flof13, c'est en effet très mignon et tout à fait normal pour les petites prénommées Lola :)



Pierre 14/06/2010 21:25



Moi aussi je tiens à remercier nos intervenants ! :)



Christophe 13/06/2010 03:40



Bon je me lance...
1) Certes nous ne pouvons nier qu'il existe chez l'adolescent (probablement même chez l'enfant) une part de fantasme... mais s'agit-il véritablement du fantasme dont nous adultes parlons. Ne
s'agit-il pas d'une part de curiosité chez les jeunes visant à canaliser la pulsion, à la domestiquer, à la maîtriser ? Ainsi enfants, nous étions cruels, vicieux, sournois (si si il faut bien le
dire) mais il ne s'agit pas de vice mais bien d'expérimentation, de mise en perspective et de mise en cohérence d'une part inconsciente qui existe chez tout être humain et d'un ensemble de régles
structurant un groupe ou une société. Chez l'adulte, ces régles sont logiquement acquises...


2) Il arrive souvent que nous disions qu'un "enfant ayant subi des sévices reproduise et eécute le même schéma"... J'aime à répondre qu'il ne faut jamais perdre de vue toutes ces personnes qui
ont connu ce désastre sans jamais le reproduire...


3) Concernant Dutroux et tous ceux qui s'en approchent, l'aspect financier des affaires ajoute à l'abjection initiale et contribue fortement à relativiser le "côté pathologique" trop vite avancé.
Malheureusement beaucoup de cas de pédophilies qui ne sont pas incestueux s'ajoute à une forme de criminalité vénale...


4) Pour ce qui est de l'art, Nabokov remplit ici ce qu'il existe de plus noble dans l'acte d'écrire : sonder l'âme humaine. Est-il suffisant de dire "Tu ne tueras point" ou "Tu ne convoiteras pas
la femme de ton voisin" pour faire de nous des êtres moraux ? Je ne pense pas. Etablir une "morale" basée sur des concepts de facto me paraît aussi vain qu'absurde et raméne la grandeur humaine à
une série de recettes culinaires proche du dressage canin. Nous devons accepter ce que nous sommes, nous devons supporter d'être capables de grandes choses en même temps que de bassesses
ignobles. Nous sommes tous potentiellement susceptibles de commettre une atrocité dans telle ou telle circonstance. L'art permet d'explorer ces côtés sombres, de se placer "virtuellement" dans
des situations monstrueuses qui nous éclairent sur notre nature propre, sur notre capacité au mal, sur notre "part de ténébres" et de l'affronter. Cet exercice permet d'expérimenter cette
"morale" dont nous nous gaussons si souvent et d'en faire autre chose qu'une coquille vide.


5) Pour ce qui est du pédophile esthéte, cela correspond hélas souvent à la réalité. Hormis les quelques dégénérés incapables de saisir les nuances et pour qui passer à l'acte ne constitue rien
de différent que de voler un portefeuille, ce type de délinquance sexuelle comporte hélas une forme de "raffinement" pour ceux qui commettent de telles atrocités. Une fois de plus, il est
difficile alors de voir en l'acte un aspect pathologique si violemment défendu par certains.


6) Pour répondre à Domy, je crois que ce qui reléve du culturel, et donc de l'ignorance, ne doit pas être systématiquement condamné. Même si cela nous heurte, l'humanité suit un processus
évolutif souvent lent. Je ne peux m'empêcher de cette histoire que Caro m'a raconté au sujet de ce paysan égyptien qui vient d'apprendre à lire et qui découvre sur un dépliant de l'UNICEF que
forcer ses filles à se marrier n'est pas "bien". Sa réaction est de s'excuser auprès de ses filles aînées et de refuser le mariage forcé pour ses cadettes. Comme quoi l'éthique vient avec
l'éducation, c'est en apprenant et en perpétuant le savoir qu'il est possible de faire avancer les choses.


 


Bin voilà, j'ai été un peu long aussi mais bon quand il faut, il faut...



domy 12/06/2010 21:24



 


Ohhh quel beau débat, on en redemande.


Les pédophiles, malades ou pervers, sont pour nos enfants de dangereux prédateurs. Alors bien sûr qu'il faut leur en parler, avec des mots simples, à leur portée ( ton corps t'appartient,
personne ne peut y toucher sans ta permission).Il faut leur apprendre à se méfier des inconnus (tu veux un bonbon, allez viens avec moi, je te montrerai mes chatons) et des connus (le voisin trop
gentil, le papy trop câlin) sans tomber dans la paranoïa. Pas si facile (je me souviens bien de mon "ouf" de soulagement quand j'ai pris conscience que mes enfants étaient devenus trop grands
pour être la cible d'un pédophile), je pense que les petits sont toujours en danger quelque part.


Bref, tout cela tout le monde le sait.


Mon petit grain de sel est ailleurs parce que personne n'en a parlé. Loin de moi l'idée d'excuser, de défendre (même d'essayer de comprendre!?) le comportement malsain de ces individus et je suis
bien d'accord pour dire que l'adulte est toujours le seul responsable même s'il se trouve face à des comportements ambigus de la part de plus jeunes.


Mais je m'interroge. Je m'interroge parce que en d'autres temps, en d'autres lieux... Je m'interroge parce que aujourd'hui, ailleurs, il est tout à fait "normal" d'offrir en mariage une fillette
d'un dizaine d'années (ou moins, à peine plus) à un mâle adulte. Cela ne choque personne parce que ça fait partie de leurs cultures.


Alors malades, pervers, pédophiles, prédateurs, ici et pas ailleurs... oui, je m'interroge.
Je n'ai pas parlé du livre, c'est grave docteur ?




GRAINEDANANAR 12/06/2010 20:34



Juste que j'ai oublié de vous dire que j'adore la mise en scène photographique des oeuvres que vous présentez. Ca va être dur de pas vous piquer l'idée !!!



Pierre 12/06/2010 20:51



Nous serons ravis de faire des émules !



GRAINEDANANAR 12/06/2010 20:19



Tout à fait d'accord avec ta dernière réflexion. Si l'on veut bien me pardonner l'expression, Humbert est un pédophile esthète (ma lecture est vieille de 10 ans et je n'ai pas le livre sous la
main). Je pense comme toi que beaucoup d'autres opèrent de façon moins sélective et sont avant tout sujets à la violence irrépressible de leur pulsion.


Comme tu le dis très bien, c'est un sujet on ne peut plus délicat et inépuisable.


Je pense ne pas avoir besoin de répéter qu'il ne s'agissait pour moi ni de minimiser les crimes pédophiles, ni d'en faire porter la responsabilité à de jeunes filles au comportement aguicheur
(n'est-ce pas le modèle qu'on leur sert de plus en plus tôt ? Sans vouloir sombrer dans des détails scabreux, ne fabrique-t-on pas des strings pour les petites filles - je l'ai vu de mes yeux vu
- et ne trouve-t-on pas des adultes (et des parents) pour les leur offrir ? )


Je crois que c'est Boris Vian qui disait que "la société a les criminels qu'elle mérite", j'aurais tendance à ajouter "qu'elle fabrique". La société les mérite peut-être, les enfants
certainement pas.


Et un grand merci pour cet espace de débat qui peut s'exercer dans les meilleures conditions, c'est-à-dire sereinement.


Comme toi, je n'ai pas de réponse à cette question lanscinante : que vaut-il mieux : relaxer un coupable ou enfermer un innocent ?