Nouvelle retrouvée

Publié le par Christophe Pierre

NABOKOV - L'enchanteur

L'enchanteur fut pour Nabokov une sorte d'ébauche de ce qui sera plus tard l'un des romans les plus admirés et les plus contestés de tous les temps :  Lolita.

Ecrite en 1939 en langue russe - avant l'invention géniale du terme nymphette par Vladimir - cette nouvelle sera égarée durant une longue période. Persuadé qu'il l'a détruite, Nabokov ne la fera jamais publier et, bien qu'antérieure, elle sortira bien après la publication de Lolita, à titre posthume.

L'enchanteur constitue une nouvelle sans héros, sans humanité mais qui, au contraire de Lolita, laisse planer une note morale sur le dénouement.

L'enchanteur c'est cet homme cynique et malveillant dont l'unique obsession réside dans le désir qu'il éprouve pour une fillette de douze ans.

Après cette rencontre fortuite au détour d'un parc, il n'aura de cesse de poursuivre l'enfant de ses assiduités. Rien n'est laissé au hasard et notre homme ira jusqu'aux épousailles avec la mère dans l'espoir vil qu'elle ne survivra pas à sa maladie.

Nabokov offre une constante introspection dissimulée sous un "jeu d'ombres et de lumière" comme il se plaisait à qualifier l'art littéraire.

L'homme apparaît nu, exempt de circonstances atténuantes et coupable sans équivoque. Pourtant l'auteur découvre le monstre à travers une lucidité qui fait voir à l'homme sa propre monstruosité. Cette abomination qui dès les premières heures du livre s'interroge sur "l'explication qu'il pourrait se trouver" montre une certaine compassion à l'égard de la "femme enceinte de sa propre mort" et implore sa destruction sous les traits d'un véhicule qu'il supplie de "l'agripper et de lacérer son être fragile".

Au contraire de le rendre plus humain, le personnage ressort de ces "excès d'âme" plus effrayant que jamais car - justement - il est un homme. Aucun pardon possible au bout du compte. Nabokov est trop subtil, trop précis, trop exact dans la conception des moeurs pour éprouver le moindre sentiment d'excuse.

Nabokov fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle de la langue et un talent inquiétant pour pénétrer les tréfonds sombres de l'âme humaine.

Certes nous pourrions, comme il l'a été fait suite à l'article de Caro sur Lolita, nous poser la question du bien fondé de cette littérature. Ici aussi Nabokov fournit une piste à nos réflexions , cette fois dans l'insistance qu'il montre pour que le titre original soit traduit par L'enchanteur. Car somme toute l'enchanteur est aussi cet être qui invente des histoires et les raconte à ses semblables...

 

Vladimir NABOKOV, L'enchanteur, 1939.

Retrouvez nos autres chroniques nabokoviennes :
- La transparence des choses
- Lolita 

Publié dans Littérature russe

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Véro. 29/08/2010 16:53



Décidement, ce qui semble être le thème de prédilection de cet auteur ne me tente pas mais alors pas du tout...



Christophe Pierre 31/08/2010 14:02



Pas question d'être tenté mais plutôt d'être heurté, je suis toujours intéressé par ce qu'il y a de plus sombre et de plus sordide chez l'homme, le mystère reste complet pour moi et ça me
fascine.



domy 07/08/2010 16:38



Nabokov.... je m'interroge ??



Christophe Pierre 12/08/2010 22:18



Oui je sais, je sais. Mais que puis-je ajouter ? Nous devrions peut-être envisager un débat sur le lien qu'il existe entre l'auteur et ce qu'il écrit.