Obscurité

Publié le par Christophe Pierre

Nancy HUSTON - Instruments des ténèbresQue dire du livre de Nancy Huston si justement titré Instruments de ténèbres ?

Je crains devoir faire un usage inconsidéré de superlatifs car, en un mot comme en cent, je l'ai trouvé excellentissime.

Tout dans l'écriture ravit les sens.
Les personnages ambigus, torturés, aussi authentiques que si le papier se faisait chair.
L'idée scénaristique de faire intervenir un diable est magistrale. Elle donne à l'ouvrage une coloration psychanalytique et offre au narrateur comme au lecteur une direction à prendre, une recherche à faire, une tournure d'esprit à adopter.
La thématique est somptueuse, dirigée avec brio, talent et subtilité. L'axe central n'est amené que par des bribes, des pensées parfois décousues, et un imaginaire à symétrie variable, lesquels plongent le lecteur dans une méditation profonde.
Des questions majeures sont traitées sans tabou et cela se doit d'être souligné. L'auteur cherche le rapprochement, la comparaison, l'alternative entre chaque spécificité qui fait d'un homme un être humain avec ses grandeurs, ses faiblesses, ses difficultés et ses déceptions.
Il me semble en avoir assez dit ici pour que vous compreniez l'intérêt d'un tel livre. J'aimerais à présent revenir sur un extrait qui m'a frappé de plein fouet. Un extrait qui en dit long sur ce qu'est devenue notre société.

 

«  Ne se peut-il pas - in vino veritas - que la sobriété soit le mur de brique qui nous protège, nous autres, de nos  sentiments ? Sans elle, on ne pourrait pas (on ne devrait pas pouvoir) lire le journal. Les poivrots, eux, chialent, s'emportent, pérorent, titubent, insistent, gueulent, dégueulent, se rendent ridicules : tout le monde le sait.  Tout le monde reconnait un homme "dans les vignes du Seigneur" - mais peut-être, au fond, est-il à la fois lâche et courageux. Oui, courageux. »

 

Tout est dit. Voici selon moi l'exemple d'une phrase qui embrasse l'ensemble d'une idée, qui la ceint, la soupèse, la complète pour restituer la totalité d'une pensée qui par là se fraye un chemin jusqu'à l'émotion brute.
Que dire de plus hormis cette terrible conclusion : «  [...] peut-être, au fond, est-il à la fois lâche et courageux. [...] ». Mais alors que dire de nous autres les sobres, nous qui dissimulons, masquons nos indignations, nos révoltes, nos émois par crainte du ridicule ? Rien, la conclusion nous ampute du courage. Oui, du courage.

 

J'en resterai là pour ne pas trahir une fin qui fait figure de paroxysme, une fin qui amène à une réflexion sur un sujet qui nous concerne tous. Mais ce sujet, je le laisserai aux bons soins de ceux et celles qui le liront.

J'ajouterai néanmoins qu'il s'agit d'un livre indispensable. Nancy Huston fait à présent partie dans mon esprit des grandes figures de la littérature.


Pour les curieux, voici un extrait du Trille du Diable de Giuseppe Tartini dont il est question dans le livre...
 

 

Nancy HUSTON, Instruments des ténèbres, 1996.

 

Retrouvez Nancy Huston sur notre blog pour  L'espèce fabulatrice.

 

Nota Bene : j'ajoute ici une note sur l'édition. L'ouvrage que j'ai entre les mains est signé des éditions "J'ai Lu". Si je fais ici un aparté, c'est afin de ne pas souiller l'éloge sincère au sujet du livre. Car l'édition est au minimum un scandale. Je suis aujourd'hui décidé à ne plus acheter un livre édité dans des conditions précaires (pages à moitié imprimées, caractères effacés : qualité d'impression nulle !). Si un membre de cette maison d'édition lit cet article, je l'en conjure : veillez à l'impression, elle est l'essence d'un livre. Si je n'avais constaté ce souci que dans ce livre, je l'aurais passé sous silence. Mais il s'agit du cinquième ou sixième livre que je trouve dans cet état, et il est déplorable d'avoir à faire des efforts d'imagination pour deviner ce que voulait écrire Huston. C'est un manque de respect vis-à-vis non seulement du lecteur mais aussi de l'auteur. Et si par hasard la littérature vous passe à ce point au-dessus des épaules, pensez en terme de consommateur et faites jouer la concurrence. C'est ce que je ferai pour ma part.

 

Christophe

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La Nostalgie heureuse de Amélie Nothomb 29/10/2013 08:56


Celui-ci sera ma prochaine lecture. Sympa le partage !

Véro. 14/11/2010 21:09



A partir du moment où tu le trouves "excellentissime", il va directement dans ma LAL !



domy 14/11/2010 10:32



Et bien là je me demande dans quelle mesure l'état d'esprit dans lequel tu te trouves au moment de la lecture, influe sur le jugement, la critique que l'on peut faire d'un livre ??


Perso je viens de lire "Entremonde" de Hiromi Goto juste après avoir séjourné dans ce monde étrange où t'emmènent les médicaments et autres anti-douleurs.


Les hallucinations visuelles et auditives accompagnées de visions cauchemardesques ont certainement modifiés le sens de ma lecture, enfin, il me semble....



calypso 13/11/2010 10:27



Je ne l'ai aimé quà moitié.



Christophe Pierre 13/11/2010 11:11



d'accord



clara 12/11/2010 08:31



Tu la décris comme un indispensable, donc dans la LAL !