Souffrir et mourir

Publié le par Christophe Pierre

C'est un pur ravissement que de lire Balzac. L'émotion transmise est pure : le fatalisme touchant d'Eugénie et de sa mère est à la mesure du mépris ressenti pour le despotisme aveugle du père Grandet.

Tout chez Balzac sert le personnage. Je m'explique : descriptions et dialogues renseignent aussi sûrement qu'un portrait sur l'humeur, le caractère ou le tempérament de tel ou tel acteur. Dès la première ligne, l'ambiance est créée grâce au décor : « [...] des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes. » Nulle difficulté ensuite pour comprendre à quel point la vie de ces pauvres femmes est morne et triste. Quant aux - très nombreux - dialogues, la plus value qu'ils apportent à la mise en place des personnages s'illustre par exemple dans cette scène où Grandet annonce à son neveu la mort de son père :BALZAC - Eugénie Grandet
« - Oui mon pauvre garçon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien, il y a quelque chose de plus grave. [...]
- Mon père ?
- Oui. Mais ce n'est rien. [...]
- Jamais ! jamais ! mon père ! mon père !
- Il t'a ruiné, tu es sans arge
nt.
»

Car le vieux Grandet est pour le moins avare : cela s'exprime à chaque page, le moindre échange en témoigne. Le bonhomme va jusqu'à cacher sa fortune à sa femme et à sa fille, et à spolier cette dernière.

Balzac rend merveilleusement bien le caractère de l'avare, tout comme ceux de sa femme, de sa fille ou encore de ses voisins, mais aussi les stratagèmes employés par le filou : sa façon de se jouer des courtisans de son héritière, cette manière qu'il a de bégayer à dessein ou de simuler la surdité, ce don qu'il a de réclamer de l'argent sans en avoir l'air ou ce cynisme dont il fait preuve pour renier sa fille pour une question pécuniaire.

Eugénie pour sa part est une jeune femme très pieuse, peu au courant des affaires d'argent et - comble de l'ironie - désintéressée du matériel. La riche héritière de la fortune des Grandet, si âprement courtisée par les Cruchot et les des Grassins, offre pourtant son coeur à son cousin de Paris. La pauvre va au devant de grandes désillusions...

L'art dont fait preuve Balzac dans le maniement du mot nous fait presque regretter cette littérature moderne trop souvent plate et peu encline à rechercher la justesse du trait. Il faut noter l'absence d'emphase ou de préciosité excessive qui ne laisse place qu'à la sensation la plus brute.

Honoré de BALZAC
, Eugénie Grandet, 1833.

Publié dans Classiques français

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Sentinelle 17/12/2009 21:16


Je n'ai lu que "Le Colonel Chabert", mais j'ai dans ma PAL depuis des années "La peau de chagrin". Je vais peut-être me décider à le lire enfin, le challenge "J'aime les Classiques" me donnant
l'occasion rêvée de mieux connaître cet auteur.  J'espère juste ne pas me tromper de roman pour le découvrir un peu mieux


Christophe Pierre 17/12/2009 22:46


Décidément ce challenge, que du bonheur... Je constate que tu es très enthousiaste dans la découverte des classiques. Pour ma part, j'ai eu la chance d'avoir un professeur de français trés trés
exigeant, et je tiens d'ailleurs à saluer ici Meur Michel Wauthy qui m'a apporté la joie du livre et de l'art en général. Autant dire que du classique j'en ai avalé pendant mes humanités... et tant
mieux.


Matilda 17/12/2009 12:55


J'ai découvert Balzac avec Le colonel Chabert il y a quelques mois et je l'avais beaucoup aimé ! J'ai Eugénie Grandet dans ma bibliothèque, mais avant de le lire je pensais
au Père Goriot ...


Christophe Pierre 17/12/2009 22:43


Pour ma part, je trouve tout Balzac fascinant à lire. C'est une autre époque littéraire où le goût du mot et le plaisir du verbe transparaissent dans les livres. Donc Goriot ou Grandet, faudra
quand même lire les deux :D


domy 17/12/2009 10:00


Souffrir... mourir... faudrait pas oublier de vivre !!


Christophe Pierre 31/12/2009 15:33


Comme dirait Daniel Balavoine ... Vivre ou survivre...