Un coeur dans les seigles

Publié le par Christophe Pierre

SALINGER - L'attrape-coeursJe viens de rencontrer un gars vraiment bizarre. Je dois dire que le môme Holden Cauldfield il est vraiment épatant. Un drôle de type et tout mais épatant.

Il venait de se faire lourder du collège. Pencey c'était le nom du bahut, une boîte à bourgeois où les gens sont vraiment crétins. Il y avait Auckley le boutonneux et Stradlater le tombeur. Stradlater ça avait l'air d'être un beau salaud, enfin je veux dire Cauldfield il pensait que Stradlater l'avait fait avec Jane sur la banquette arrière de sa tire et Jane c'était vraiment une chouette fille et tout.

En tout cas il en avait gros sur la patate d'avoir été viré, il avait un peu la trouille de le dire à ses parents vu que sa mère elle est vachement sensible et tout et que son père c'est pas un rigolo. Il en a profité pour me parler de son frère Allie qu'était mort il y a longtemps et D.B. qui gâchait son talent à Hollywood et puis Phoebé sa petite soeur. Il avait l'air de l'aimer beaucoup sa petite soeur.

Bon bref vu qu'il savait pas comment annoncer la nouvelle, il s'est dit qu'il allait pas rentrer chez ses vieux. C'est comme ça qu'il s'est retrouvé à zoner en plein milieu de New-York. Il s'est senti tellement seul qu'il voulait appeler tout le monde et tout ça, mais il a résisté. Il lui est arrivé plein de trucs pas commodes, il s'est même fait cogner par un liftier qu'avait marchandé une passe et tout. A l'âge qu'il avait c'était pas une bonne idée, ça non.

Et puis il a revu une fille avec qui il avait flirté. Il lui a bien proposé de se tirer à un endroit au beau milieu de nulle part et arrêter de fréquenter tous les crétins du coin, mais elle avait changé et ils avaient plus grand chose en commun alors il a laissé tomber.

Il m'a fait me souvenir combien c'était pénible d'être adolescent. Il avait l'air franchement largué et ce qu'il m'a raconté le montrait bien. Je dois bien dire qu'il avait l'air intelligent malgré tout. Sa matière c'était les Lettres, il m'a parlé un peu des auteurs américains ou des livres qu'il avait lus, c'était assez chouette je dois dire cette convers'.

En fait je connaissais pas bien les States des années 1950. J'ai été servi. Tout ce qu'il m'a dit fleurait l'époque et l'endroit, j'entendais presque Chuck Berry ou Bill Haley et que j'étais en train de manger un burger et tout. C'était bien dépaysant tout ça.

Moi ce que je vous souhaite c'est de le rencontrer et de lui demander de vous raconter. Si vous êtes comme moi vous couperez pas à la nostalgie du moment, l'instant où on arrête d'être un môme quelque chose pour devenir un monsieur quelque chose avec la lucidité qui va avec et puis voir comme tout est plus ou moins dégueulasse dans ce bas monde.

Enfin toute façon tant qu'il y a quelqu'un qu'on peut aimer comme la petite soeur, bin il y a toujours de l'espoir. Moi le môme Cauldfield et tout, je l'ai vraiment trouvé épatant.

J'avoue que je me suis amusé à copier quelque peu le style de Salinger. Je l'ai trouvé très prenant, explicite et exemplatif par rapport au message que l'auteur veut faire passer. Pour démontrer que je n'ai ni le talent de Salinger ni la présomption de le laisser croire, je vais citer ici l'auteur dans ce qui me semble caractéristique.

"Si vous vous souvenez, j'ai dit qu'Ackley était plutôt dégueulasse. Eh bien Stradlater c'était kif-kif mais dans un genre différent. Stradlater était dégueu en douce. A première vue on le trouvait impec, mais par exemple vous auriez vu son rasoir ! Toujours rouillé et plein de mousse séchée et de poils de merde. Stradlater, il avait toujour l'air propre quand il avait fini de s'arranger mais quand on le connaissait bien, en douce il était dégueulasse. S'il voulait avoir l'air propre c'est qu'il était follement amoureux de sa personne."


"Je me suis assis au bureau de D.B. et j'ai lu le carnet tout entier. Ca m'a pris beaucoup de temps. Et je pourrais passer mes jours et mes nuits à lire ce genre de trucs, le carnet d'un môme, le carnet de Phoebé ou de n'importe quel môme. Les carnets de môme ça me tue. Puis j'ai allumé encore une cigarette - c'était ma dernière. Je devais bien en avoir fumé ce jour-là trois cartouches de dix paquets. Finalement j'ai réveillé Phoebé, j'allais pas rester assis à ce bureau jusqu'à la fin de mes jours. D'autant que j'avais peur que les parents me tombent dessus et avant je voulais au moins dire bonsoir à Phoebé. Aussi je l'ai réveillée."

 

J.D. SALINGER, L'attrape-coeurs, 1951.

Publié dans Classiques américains

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Véro. 29/08/2010 17:09



Joile plume ! Bravo !



Christophe Pierre 31/08/2010 13:59



Merci, ça me touche. Je trouvais le style tellement personnel que j'ai eu envie de m'y essayer. Content de voir que ça a plu, merci.



domy 24/08/2010 13:08



Je suis d'accord avec Caroline.


Impressionnant !!



Christophe Pierre 31/08/2010 14:00



Je rougeoie de toute part... n'en jetez plus :D



Caroline 23/08/2010 16:49



Bravo pour l'exercice de style, très réussi ! Ton article, en donnant un avant-goût du roman, me donne envie de m'y plonger !



Christophe Pierre 31/08/2010 14:00



Merci Caroline, très sympathique ce petit compliment.



Julien "Naufragés" 17/08/2010 09:57



Découverte de ton blog et de cet auteur dont le livre me faisait de l'oeil l'autre jour à la librairie... peut-être me laisserais-je tenté finalement??



Christophe Pierre 31/08/2010 14:00



Soit le bienvenu et laisse toi donc tenter... à quoi ça servirait sinon. A bientôt...



Stephie 14/08/2010 14:41



C'est un livre qui m'a complètement laissée insensible, ça arrive ;)



Christophe Pierre 14/08/2010 15:05



Bin oui, ça c'est sûr. Les goûts et les couleurs ça se discute pas :D