Une journée presque de bonheur

Publié le par Christophe Pierre

SOLJENITSYNE - Une journée d'Ivan DenissovitchOn peut sans doute qualifier d'incontournable le court roman d'Alexandre Soljenitsyne Une journée d'Ivan Denissovitch,  pour tout qui veut comprendre l'histoire récente de la Russie. Non qu'il soit le seul à décrire les conditions de vie du goulag, mais, outre le fait qu'il fut le premier (en 1962 !), il comporte une approche qui mérite que l'on s'y attarde.

Soljenitsyne prend donc le parti de raconter la journée d'un zek ordinaire, qui aurait pu être lui - c'est ce que l'on se dit à la lecture, mais la préface de Jean Cathala nous apprend qu'en fait Choukhov ne ressemble en rien à Soljenitsyne qui, ayant pourtant connu le bagne, a pris d'exceptionnelles distances pour rédiger cette oeuvre.

Au cours de cette glaciale journée d'hiver, il ne se passe... rien de spécial. L'auteur décrit avec minutie mais simplicité chaque activité des détenus, qui toutes prennent une importance disproportionnée : les (maigres) repas, repères vitaux, les travaux forcés, les fouilles répétées,... C'est ainsi qu'une miche de pain ou un bol de soupe deviennent l'objet de toutes les attentions, ou que Choukhov prend des risques inconsidérés pour planquer sa truelle préférée, que les comptages et recomptages des détenus en fin de journée sont la source de toutes les inquiétudes.

La sobriété du ton ainsi que l'excessive routine du récit rendent encore moins supportable l'idée de la détention, alors que l'auteur ne décrit aucune scène de violence, de torture ou de mort. A peine fait-il allusion au cachot et à ses terribles conséquences, aux brimades, à la déchéance physique due aux privations, mais tout cela paraît "intégré" par Choukhov et ses compagnons : cette approche interpelle sans doute bien plus nos esprits qu'un cri de révolte ou qu'un long discours enflammé.

Soljenitsyne dresse plusieurs portraits, plus ou moins aboutis, qui nous donnent une idée réaliste de qui étaient les zeks des goulags de Staline : Estoniens, Ukrainiens, ancien commandant de l'armée, j'en passe, et bien sûr Choukhov, accusé - pure fantaisie - d'espionnage. Pour couronner le tout, le livre est entièrement rédigé dans le langage qu'on imagine être celui du paysan Choukhov (même s'il n'est pas le narrateur), c'est-à-dire comme qui dirait une sorte d'argot, voyez.

« Maintenant, Choukhov va souper. D'abord, il boit et reboit le liquide. C'est chaud. Ca s'épand par tout le corps (ce que votre dedans palpitait d'attente !). Et c'est d'un bon ! Ca dure juste un clin d'oeil, mais c'est pour ce clin d'oeil que vit un zek. »

Véro (1000-et-1) en a parlé sur son blog, c'est par ici.

Alexandre SOLJENITSYNE, Une journée d'Ivan Denissovitch, 1962.

Publié dans Littérature russe

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mrs pepys 10/02/2010 14:13


Un vrai bonheur que cette lecture. Merci de m'avoir donné envie de lire Ivan Denissovitch !


Pierre 12/02/2010 14:38


Contente que cette lecture t'ait enchantée :) Et puis c'est vraiment gentil de repasser ici nous faire part de ton sentiment... merci pour ça.


mrs pepys 06/02/2010 13:52


Ce billet m'a donné envie de lire Une journée... : je viens de l'emprunter en bibliothèque.


Christophe Pierre 06/02/2010 18:01


Héhé ! J'ai hâte de connaître ton avis dessus, alors :)


Stephie 06/02/2010 08:25


C'est un titre que j'avais lu une année à la fac dans un UV sur la littérature concentrationnaire. Un roman poignant.


Christophe Pierre 06/02/2010 18:00


Un UV ?
Quels autres livres étaient au programme ?


Véro 05/02/2010 20:49


Il me semblait bien sentir une certaine retenue ... 


Véro 04/02/2010 20:03


Contente de voir que tu l'as lu. J'espère que tu l'as apprécié.


Pierre 04/02/2010 22:32


Ton article m'avait décidée :)
Je dois avouer que j'ai été moins emballée que je l'aurais voulu, mais c'est moins dû à l'oeuvre - dont je pense avoir perçu l'impact et la qualité - qu'à mon état d'esprit du moment, et à mes
lectures annexes...