Blanchards

Publié le par Christophe Pierre

SARAMAGO - La luciditéLe château est sombre. Seules quelques torches allumées font danser la clarté sur le banquet.

Le Seigneur guerroie et le repos lui est nécessaire.

A sa droite, se tiennent ses loyaux vassaux. Ils sont d'importance, mais bien plus important pour nous est ce personnage qui se tient à quelque distance de là.

Il parle à grande voix, pouffe, s'esclaffe et fait de grands gestes. Il entrecoupe ces fadaises de mots savants et de phrases alambiquées récités à voix basse.

Sur le nez lui trône un étrange appareillage fait de métal et de verre, il l'a nommé une fois 'lunettes'. Sans doute un instrument du diable qui lui donne le don de clairvoyance.

Son accoutrement fait d'une tenue richement colorée et d'un bonnet ridicule accuse aussi sûrement qu'un contrat la fonction qu'il tient : il est le bouffon du roi, l'amuseur... Car qui d'autre qu'un pitre pourrait dire autant de vérités sans être inquiété ?

Il parle de démocratie. Qu'est-ce donc ? Il raconte en tout cas un étrange récit concernant un pays où bon nombre de citoyens a rendu bulletin blanc lors d'un vote. Quatre-vingts trois pour cent, dit-il. Et c'est un sacré nombre selon lui. Un nombre tel qu'il inquiète le Conseil, le gouvernement qu'il l'appelle. Et ce gouvernement est prêt à tout pour résoudre ce problème, y compris assiéger leur propre ville. Quelle idée ! Ils sont totalement fous.

Derrière toutes ces farces, certains ont bien compris que le bouffon donne là un avis sur son propre Seigneur, mais nul n'y peut rien tant l'allusion est subtile.


Ah ! Le bougre ! Il a le verbe facile, le mot juste. Il sait tourner les choses en dérision et les rendre innocentes, mais ne nous y trompons pas, ses phrases sont venimeuses et tranchantes comme les crochets du serpent.

Et de son sac il sort des personnages tous étranges : un commissaire doué d'une conscience, une héroïne qui n'avait pas perdu la vue alors que tous étaient aveugles, un chien buveur de larmes, un ministre de l'Intérieur impitoyable et ambitieux, un Président vaniteux, un premier ministre trop malin pour être dépassé et des journalistes à la solde du pouvoir.


Alors si ça c'est l'avenir, moi je préfère rester à cette bonne vieille époque où nous pouvons encore faire ce que nous voulons.


N'empêche que je l'ai dit plusieurs fois, ce José Saramago il nous attirera des problèmes.


José SARAMAGO, La Lucidité, 2004.

Retrouvez Saramago et Les intermittences de la mort ici :-)

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Véro. 17/10/2010 10:18



Billet très réussi qui me donne envie de lire ce livre !



domy 07/10/2010 22:48



Aaaaaaaahhh, s'il suffisait d'une simple paire de lunettes.....


( quoi Joe Dassin ??)



Christophe Pierre 12/10/2010 13:05



Bin pour ma part une paire de lunettes ça me suffit :D


(quoi Joe Dassin ??) :D