Les yaourts Kalmouk

Publié le par Christophe Pierre


TROYAT - Faux jour« Je me félicitais de ce qu'aucune admiration ne briderait plus mon amour. »


Dans Faux jour, Henri Troyat traite avec beaucoup de sensibilité une relation père-fils tumultueuse. C'est l'esprit rempli de souvenirs grandioses que Jean, le narrateur, attendait le retour peu probable de son père, Guillaume. Quand ce dernier fait sa réapparition, Jean lui voue un véritable culte : son père est un homme formidable, plein d'assurance, dont les connaissances pluridisciplinaires sont sans limites, et qui devrait les mener à la fortune grâce à son intelligence et à son courage. Petit à petit, au fil des échecs dans ses projets d'affaires et des conquêtes féminines de Guillaume, Jean déchante... jusqu'à ce que ses sentiments s'inversent. Le père adoré tombe du piédestal où son fils l'avait placé, et il devient l'objet d'une indifférence cordiale, qui fait suite à un franc mépris.

L'histoire ne s'arrête pas là. Ce qui fait la force du roman, son moment-clé, et ce qui devrait en justifier la lecture, c'est l'instant inoubliable où Jean comprend son père. Le déclic mental qui fait dire au narrateur :

« Je vis en esprit le pauvre groupe que nous formions : deux êtres très bons, très droits, très simples, vaincus par la vie méchante, emportés à la dérive et trop faibles pour lutter contre le courant. [...]
A mesure qu'il parlait, je me sentais envahi par un tumulte de pensées inconnues qui, toutes, me rapprochaient de mon père, m'identifiaient à mon père. Je ne me reconnaissais plus. J'étais un autre. »


Ce billet serait incomplet si je faisais l'impasse sur le style savoureux d'Henri Troyat. Avec quelle vivacité décrit-il les personnages ! On ne peut s'empêcher de penser qu'il a dû connaître personnellement une dame qui avait les tics de langage de la Tante Angèle, ou qu'il a fréquenté un pitre comme Guillaume. A la lecture de Faux jour, on sent que chaque mot est pesé, choisi avec soin et minutie : c'est un régal.

Henri TROYAT, Faux jour, 1940.

Publié dans Classiques français

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