Un dernier vers

Publié le par Christophe Pierre

Saint-John PerseMes très chers collaborateurs, mes très chères collaboratrices,

D'abord, bonjour.

Je vous ai fait venir aujourd'hui à cette heure si tardive afin que nous débattions d'un sujet qui, je le crains, me semble d'une extrême gravité.

En effet, je parcourais hier nos divers documents afin de m'assurer de l'excellente santé financière de notre société lorsque je suis tombé sur ceci. (Il lève le bras et montre à l'assemblée une plaquette blanche et luisante format poche)

Je lis : "Amers suivi de Oiseaux" de Saint-John Perse. Il s'agit apparemment d'un recueil quelconque publié dans une obscure maison d'édition nommée nrf, je pense. Entre nous je ne pense pas qu'ils iront bien loin avec un nom pareil, mais soit... Passons.

Je disais donc, j'eus la surprise de découvrir dans la comptabilité cette oeuvre d'une grande maîtrise poétique (je me permis de la parcourir). Je ne sais ni par qui ni pour quelle raison elle fut placée à cet endroit. Je n'en ai d'ailleurs que faire.

Ce qui m'inquiète toutefois dans cette histoire, c'est le contenu dangereux de ce livre. Quelle ne fut ma stupeur de découvrir dans ces pages un texte d'une originalité surprenante, d'un réalisme douteux tant il est métaphorique et par moments même (et je pèse mes mots) symbolique.

Cet auteur se dit poète, et cependant pas de vers. (Allons donc, un poète sans vers...) Du début jusqu'à la fin, ce ... Saint-John Perse tire derrière lui le fil de la mer (sans doute ce jeu de mot sur Amers d'ailleurs, subtil...) mais sans rien dire d'autre. Qu'est-ce là que cette mer ? La mer est-elle une femme ? La mer est-elle une vie ? La mer est-elle un homme? (Nous aurons tout vu si c'était le cas...) Nous n'en avons jamais la certitude, cet heu... écrivain nous laisse pantois dans cette espèce de polymorphisme gratuit, cette sorte d'angoisse métaphysique, cette dubitation (voilà peut-être bien un mot qui n'existe pas, une contagion poétique certainement...)

Quoiqu'il en soit, le danger est d'un autre ordre. Comme vous le savez tous, notre travail est oeuvre financière. Nous vendons, nous achetons, nous transférons, nous plaçons, nous faisons de l'argent pour faire court. Rien que du solide. Rien que du concret. Nous ne devons ni pouvons faire preuve d'états d'âme quelconque, et ce livre est bel et bien une inquantifiable somme d'états d'âme. Des flux, des reflux, des vagues, des retours et des allers. En soi, rien de périlleux (notre belle société au capital ronflant ne pourrait souffrir ces scribouillards de foire) mais là où se trouve le véritable péril, j'y viens immédiatement. Laissez-moi juste le temps de me reprendre.

Je disais donc, là où se trouve le péril c'est que j'ai aimé, adoré, dévoré ce livre fait pour les rêveurs. Moi, ici je vous le dis, j'ai senti mon coeur battre à la lecture de ce ramassis d'imageries si merveilleusement ficelé, de ce bouquet d'émotions où ce Saint-John comme ils disent nous parle d'amour, de vie, de mort et de toutes ces choses qui font de nous des êtres humains.

La conclusion fut terrible suite à ce bilan, celui que vous avez devant vous est un être humain avec un coeur et qui aime la poésie. Je dois donc vous quitter et céder ma place au poste de Directeur Général. Je n'aurai qu'une parole pour mon heureux successeur... Prenez garde à ce Saint-John Perse, ses poèmes font de nous des êtres humains.
(Il ramasse ces affaires sur la table et sort de la pièce)

Saint-John Perse, Amers, 1953.

Publié dans Poésie

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